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Congo Brazzaville : Sassou-Nguesso se maintient au pouvoir, avec la complicité de la Françafrique

Le 15 mars dernier, après le premier tour de l’élection présidentielle, Denis Sassou-Nguesso a fait valoir sa réélection pour un cinquième mandat consécutif à la tête du Congo Brazzaville, avec plus de 94 % des voix. Au pouvoir depuis plus de 40 années cumulées dans ce pays pétrolier d’Afrique centrale, ce simulacre d’élection lui permet de se maintenir jusqu’en 2031. Il avait écarté ses deux opposants les plus crédibles, encore aujourd’hui en prison, et les six candidats qui se présentaient face à lui avaient tout de candidats fantoches, simplement là pour accréditer l’idée d’un pluralisme totalement factice. Durant l’élection, puis de la proclamation des résultats, le réseau Internet a été coupé à travers tout le pays.

Militaire formé par l’armée française, il était arrivé au pouvoir en 1979 et a toujours bénéficié du fidèle soutien de la France. En 1992, suite à sa défaite lors d’élections réellement multipartites face à Pascal Lissouba, il a dû abandonner son fauteuil présidentiel mais s’est engagé dans une guerre civile sanglante financée par le groupe pétrolier français Elf (absorbé en 2000 par le groupe Total). Les affrontements entre les différentes milices, Cobras au service de Sassou-Nguesso, Zulus et Cocoyes pour Lissouba et Ninjas au service d’un autre opposant, Bernard Kolélas, firent des dizaines de milliers de victimes dans ce pays comptant moins de six millions d’habitants. Sassou-Nguesso parvint à revenir au pouvoir par la force en 1997 mais la guerre du Pool (région du sud du pays dont Kolélas est originaire) dura cinq années supplémentaires et entraîna le déplacement de 500 000 civils. La population vécut ces années de guerre dans la terreur, soumise aux exécutions et aux viols de guerre, victime de ces milices composées de soldats angolais, tchadiens, de génocidaires hutus réfugiés au Congo et de mercenaires européens.

Depuis, Sassou-Nguesso s’emploie à rendre impossible tout véritable multipartisme, mais aussi à creuser l’endettement de son pays, pour son profit personnel et celui de son entourage. Depuis 2007, à travers l’affaire dite des « biens mal acquis », le clan Sassou-Nguesso est visé par la plainte en France de plusieurs ONG accusant des chefs d’État africains d’avoir acheté de vastes propriétés avec de l’argent public détourné. En 2016, les Panama Papers révélèrent les noms de proches de Sassou-Nguesso, en particulier son fils, directeur de la SNPC (Société nationale des pétroles du Congo) qui a profité des revenus de l’or noir pour ouvrir des comptes offshores dans des paradis fiscaux. En 2017, lorsque éclata le scandale de la «dette cachée» du pays, il est mis sous tutelle financière par le FMI. C’est alors Total qui est venu à la rescousse du clan Sassou-Nguesso, organisant un circuit de financement opaque via des paradis fiscaux. En 2023, lors de la publication des « Perenco Files », autre géant français du pétrole inconnu du grand public, le média d’investigation Disclose révèle que c’est cette fois la fille de Sassou-Nguesso qui s’est octroyée 3 % de la production d’une concession pétrolière à Pointe-Noire.

En dépit des crimes, en dépit des scandales, le soutien de la France est marqué par sa constance, car le Congo Brazzaville est une des pièces maîtresses de son influence sur le continent africain. Il ne s’agirait pas que la Chine, la Russie, ou les Émirats arabes unis y gagnent trop d’influence au détriment de l’impérialisme français. Les intérêts d’Elf, puis de Total, et de plus de 200 entreprises françaises présentes à travers le pays, sont au cœur des préoccupations. Avec près de 50 % de la production, Total est le premier acteur pétrolier du Congo Brazzaville.

En 2015, alors que Sassou-Nguesso venait d’organiser un simulacre de consultation lui permettant de se maintenir indéfiniment au pouvoir, pas moins de trois conventions de coopération militaires ont été signées entre la France et le régime et Sassou-Nguesso a reçu la visite du Premier ministre de l’époque, Manuel Valls. Le président François Hollande a déclare : « Le président Sassou peut consulter son peuple, ça fait partie de son droit, et le peuple doit répondre. » Au même moment, ce peuple manifestait et la répression a fait des dizaines de morts. Ce soutien de la France ne se dément pas sous Macron, puisque Sassou-Nguesso est reçu à Paris quasiment chaque année (en 2019, 2021, 2022). En 2023, c’est Macron qui est reçu en grande pompe à Brazzaville. En mai 2025, le dictateur est à nouveau en visite officielle à Paris. Particularité sous Macron, ces relations sont justifiées bien souvent par la « diplomatie verte », Sassou-Nguesso se prétendant un fervent protecteur des forêts d’Afrique centrale. Le bassin du Congo est le deuxième massif de forêt tropicale derrière l’Amazonie. Absorbant des millions de tonnes de CO2 par an, il est considéré comme un « puits carbone ». Sassou-Nguesso ne rate aucune occasion de jouer les champions de l’écologie, enchaînant les grand-messes pour le climat et profitant du marché des crédits carbone pour s’enrichir toujours plus. Les entreprises les plus polluantes achètent des espaces forestiers qu’elles prétendent préserver et en profitent pour verdir leur image. Total a ainsi investi dans un projet « compensation carbone » au Congo Brazzaville, un projet qui vient juste d’être abandonné, car il faisait peut-être un peu trop scandale. En effet, il consistait à mettre en monoculture des terres au prix d’une spoliation des populations…

Alors pour la France, Sassou-Nguesso est certes un ami encombrant… Mais les intérêts de l’impérialisme et des multinationales françaises passent avant tout.

Lydie Grimal

Quelques sources :