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États-Unis — La décision de la Cour suprême sur les droits de douane ne signifie pas la fin de la guerre commerciale !

Le discours sur l’état de l’Union, prononcé par Trump devant le Congrès le 24 février, a été un long éloge de sa propre politique. Il a purement et simplement ignoré son rejet par un nombre croissant d’Américains – les derniers sondages indiquent que 60 % des Américains la désapprouvent –, en particulier ceux des classes populaires. Ces derniers subissent une hausse des prix due, entre autres, à l’instauration de droits de douane élevés, mais aussi à l’impact de la suppression des aides complémentaires à l’assurance santé qui va faire exploser les dépenses de santé de vingt millions de personnes. Sans parler de la brutalité inouïe des sbires de la police anti-migrants (ICE) qui a profondément choqué une majorité de la population, dont ceux des travailleurs d’origine latino-américaine qui avaient voté pour lui. Concernant la décision de la Cour suprême d’invalider une grande partie des droits de douane, il a sobrement qualifié cette décision de « très regrettable », alors que, les jours précédents, il qualifiait les juges de cette cour d’« idiots » et de « caniches » au service de la gauche « radicale ».

En effet, le 20 février, la Cour suprême des États-Unis – pourtant composée d’une majorité de juges dévoués jusque-là à Trump – a jugé qu’une grande partie des droits de douane instaurés par décret par le président américain étaient illégaux, les textes sur lesquels il s’appuyait exigeant un vote du Congrès et non un décret présidentiel.

Cela ne remet pas en cause tous les droits de douane instaurés par Trump, en particulier sur l’acier et l’automobile. En revanche, les secteurs européens non touchés par les droits de douane, comme les produits pharmaceutiques, seront désormais taxés à 15 % pendant 150 jours, comme tous les produits entrant aux États-Unis : la réplique de Trump à la décision de la Cour suprême a été immédiate, évidemment préparée par son administration, et s’appuie sur des textes qui, cette fois, relèvent bien d’un décret présidentiel.

Le désaveu infligé par la Cour suprême a une certaine importance politique, dans la mesure où il traduit l’effritement du soutien à la politique menée depuis plus d’un an par l’administration d’extrême droite au pouvoir aux États-Unis. Effritement dans l’électorat qui a porté Trump au pouvoir : le Parti républicain a enregistré des échecs aux élections partielles qui ont eu lieu, y compris dans certains de ses bastions, ce qui entraîne quelques défections d’élus de ce parti inquiets à l’approche des élections de mi-mandat en novembre prochain.

Mais la décision de la Cour suprême ne devrait pas changer grand-chose dans les nouvelles relations internationales que Trump a redessinées à coups de chantage sur les droits de douane, mais aussi d’interventions militaires : au-delà de ses propos parfois délirants, Trump n’a fait qu’accélérer une politique amorcée sous son premier mandat et prolongée sous le mandat de Biden.

L’impérialisme américain utilise en effet sa position économique dominante – et son écrasante suprématie militaire – pour redessiner la carte des échanges internationaux, en particulier face à la menace prévisible que font peser les percées de la Chine dans le commerce mondial. Il s’agit ni plus ni moins d’une guerre commerciale, une guerre pour les matières premières, et, encore une fois, c’est une politique qui semble consensuelle au sein de la bourgeoisie américaine. C’est par exemple Biden, et non Trump, qui a imposé aux pays de l’Union européenne qui dépendaient des importations de gaz russe de remplacer ce dernier, sous prétexte des sanctions prises du fait de la guerre en Ukraine, par le gaz de schiste américain, bien plus cher.

Pour remodeler les relations internationales, et obtenir en particulier des accords favorables à l’impérialisme américain, Trump a utilisé le chantage que permet la position dominante de celui-ci. Mais les droits de douane n’ont pas été ses seules armes : Trump a marchandé son aide à l’Ukraine contre des accords commerciaux très déséquilibrés en faveur des États-Unis ; il a utilisé le rejet de l’impérialisme français par les populations africaines pour se positionner sur le sous-sol riche en terres rares de la République démocratique du Congo ; enfin, il utilise la puissance militaire de son pays pour mettre la main sur des matières premières – ou s’assurer que d’autres ne le feront pas – et éliminer ou mettre au pas les régimes qui ne sont pas aux ordres : interventions militaires en Iran, au Venezuela, au Nigeria – trois grands producteurs de pétrole –, menaces d’annexion du Groenland qui aboutiront, a minima, à des accords militaires et économiques qui risquent fort d’être équivalents à une annexion…

Comme on le voit, la décision de la Cour suprême ne suffira certainement pas à mettre un terme à la politique de Trump et n’infléchira pas sa volonté de rebattre les cartes dans le partage du monde entre puissances impérialistes.

Les pays « partenaires » des États-Unis ne s’y sont d’ailleurs pas trompés. Le Japon a prévenu qu’il continuerait à payer les 15 % de droits de douane déjà acceptés. Quant à l’Union européenne, si son parlement a suspendu la ratification de l’accord signé avec Trump par Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, c’est surtout pour voir venir : les différents pays de l’UE se sont gardés de crier victoire et se sont montrés très attentistes.

La décision de la Cour suprême ne changera donc vraisemblablement pas grand-chose à la politique de Trump en matière internationale. Il est bien possible que cette décision traduise surtout l’inquiétude des classes dirigeantes devant les réactions populaires aux outrances de l’administration Trump – comme ce fut le cas dans l’organisation des réseaux de résistance contre les sbires de l’ICE à Minneapolis – et exprime la volonté d’une partie des classes dirigeantes américaines de ne pas allumer trop de feux en même temps, au risque de déclencher un incendie !

Jean-Jacques Franquier