
Après la mort de Staline en 1953, une direction collégiale émerge. Une rivalité de succession éclate, entre quatre prétendants (Malenkov, Beria, Molotov et Khrouchtchev), tous staliniens endurcis. Khrouchtchev arrive à s’imposer en apparaissant comme un homme de consensus. Le régime est fragilisé. Des voix critiques se font de plus en plus entendre, notamment à travers les témoignages de détenus qui revenaient du goulag. Le dilemme est le suivant : il faut lâcher du lest et en même temps ne pas permettre à la discussion politique de trop s’étendre. Comme le disait le haut bureaucrate Kaganovitch : «Il ne faut pas aller trop loin dans la dénonciation. Il faut faire attention de ne pas déchaîner les éléments.»
Le discours de Khrouchtchev prononcé le 25 février 1956 lors du 20e congrès du Parti communiste de l’Union soviétiques (PCUS) est le résultat de longues tractations au sommet du parti. Il fut délivré à huis clos, les représentants des démocraties populaires (« partis frères invités ») furent priés de quitter la salle. Sous une apparence de monologue improvisé, il fut en réalité préparé dans les moindres détails et fera l’effet d’une bombe : Staline est décrit comme celui qui « rejeta la méthode de Lénine » et « passa de la lutte idéologique à l’étouffement administratif, aux répressions massives, et à la terreur ». La rupture apparente avec le monolithisme de la période stalinienne déstabilise nombre de militants : « Il est inadmissible et étranger à l’esprit du marxisme-léninisme de porter aux nues une personne, de la transformer en une sorte de surhomme. »
La chape de plomb bureaucratique reste en place
L’attaque contre le culte de la personnalité permettait d’exonérer tous les dirigeants autour de Staline. La lutte intense des tendances qui avait suivi la mort de Lénine en 1924 n’est mentionnée que pour célébrer les mérites de Staline dans la lutte contre les « droitiers » et les « trotskistes ». Il ne s’agit donc pas de rompre complètement avec l’héritage du stalinisme.
Si le rapport parle de répression, seuls les déboires des bureaucrates broyés par leur propre appareil semblent émouvoir Khrouchtchev. Dans les années qui suivent, si l’étau se desserre sur les milieux dirigeants, la politique répressive n’a pas cessé contre la population. La police secrète et les goulags continuent de fonctionner. Les ouvriers soviétiques en feront six ans plus tard l’amère expérience, quand un vaste mouvement de protestation émerge en réaction à une hausse des prix décidée par la bureaucratie. À Novotcherkassk, les ouvriers d’une usine de locomotives dont le salaire a été amputé d’un tiers entrent en grève. Ils finiront brutalement réprimés sur ordre de Khrouchtchev avec 26 morts.
La même année du rapport Khrouchtchev, en octobre 1956, débute l’insurrection hongroise qui s’étend dans le tout le pays et débouche sur la floraison de conseils ouvriers. Les chars soviétiques noient la révolution dans le sang.
De la « coexistence pacifique » à l’adaptation au capitalisme
Suite à la répression de la révolution hongroise de 1956, beaucoup d’intellectuels, et même un certain nombre de militants ouvriers autrefois fervents zélateurs de Staline, commencent à se détourner des partis communistes. Nombreux seront ceux qui en viendront à rompre avec le communisme tout court. L’arrivée de Khrouchtchev au pouvoir marque aussi une évolution dans l’état d’esprit de la bureaucratie. Parmi les jeunes délégués présents au congrès, un certain Gorbatchev en retiendra que l’URSS devait être réformée en profondeur.
Khrouchtchev lance dès son arrivée au pouvoir une politique d’ouverture avec le monde capitaliste qu’il définit ainsi : « La coexistence pacifique doit être bien comprise, c’est la continuation de la lutte entre deux systèmes sociaux, mais il s’agit d’une lutte menée par des moyens pacifiques, sans guerres et sans immixtions dans les affaires intérieures des autres pays. C’est pour nous une lutte économique, politique et idéologique, mais pas une épreuve avec armes. » Non seulement il faut affirmer, à la stalinienne, la possibilité du socialisme dans un seul pays, mais il faut désormais montrer patte blanche aux impérialistes. L’objectif était de rattraper économiquement les pays capitalistes sans remettre en cause l’ordre impérialiste.
Khrouchtchev promettait aux hautes sphères de la bureaucratie une certaine tranquillité. Il contribuera à décentraliser le pouvoir, laissant plus de place au comité central (par rapport au secrétariat général et au politburo). Nombre de petites baronnies chercheront à se renforcer. De premières brèches dans la planification sont ouvertes dès les réformes économiques de 1957, et poursuivies en 1965 sous Brejnev. L’isolement de l’URSS vis-à-vis du marché mondial était un frein au développement de l’économie. Le retour au capitalisme apparaît de plus en plus comme la meilleure option.
40 ans après le rapport Khrouchtchev, de la perestroïka sous Gorbatchev jusqu’à la dissolution de l’URSS en 1991, les sommets de la bureaucratie ont définitivement épousé les perspectives de la restauration bourgeoise… et ses lendemains qui déchantent !
Robin Klimt
Pour en savoir plus :
- Le rapport Khrouchtchev, Jean-Jacques Marie, Seuil, 2015, 192 p.
Le discours de Khrouchtchev y est intégralement traduit (et c’est de ce livre que les citations de l’article sont issues). L’introduction écrite par Jean-Jacques Marie, militant trotskiste et historien spécialiste de l’URSS donne quelques bons éléments de contexte, notamment sur l’état d’esprit de la bureaucratie et les tractations entre les principaux dirigeants.
- Krouchtchev : la réforme impossible, Jean-Jacques Marie, Payot, 2010, 604 p.
Une biographie qui revient en détail sur la politique menée par Khrouchtchev, de son ascension jusqu’à son éviction, avec de longs développements intéressants sur l’année 1956. Si Khrouchtchev arrive de façon habile à maintenir la bureaucratie au pouvoir, ses tentatives de réformer l’URSS de l’intérieur aboutissent systématiquement à des impasses.
- Histoire des démocraties populaires, François Fejtö, tome 2 – Seuil, 1992, 378 p.
Ce livre est consacré à l’évolution des démocraties populaires après la mort de Staline. L’auteur, historien social-démocrate, analyse les réactions suscitées par le rapport Khrouchtchev, notamment en Hongrie.