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La nuit au cœur, de Nathacha Appanah

La nuit au cœur, de Nathacha Appanah
Gallimard, 2025, 21 €

Pour donner envie de lire ce livre – un parmi beaucoup d’autres parus ces derniers temps sur la tare sociale des violences conjugales et des féminicides -, et en espérant qu’il soit bientôt publié en livre de poche, le mieux est de restituer l’accroche qu’en fait l’autrice. Une préface où sont brossés les portraits de trois hommes « ordinaires ». Puis vient l’évocation suivante de trois femmes, leurs compagnes :

  • « En mai 1998, une jeune femme qui vient d’avoir juste vingt-cinq ans court de pièce en pièce dans une maison pour échapper à son compagnon. De loin ça pourrait ressembler à un jeu […[ Il finit par l’attraper, lui qui est beaucoup plus grand et plus fort qu’elle. Le temps que ça dure, une minute ou cinq ou dix, ça n’a pas beaucoup d’importance. Ce qui compte, c’est le frottement étouffé de leurs corps qui luttent et, plusieurs fois, le bruit sec d’une claque, le son creux d’une tête qui heurte le mur. La femme réussit à se dégager de l’emprise de l’homme, titube hors de la maison et s’enfuit en courant dans la rue […] »
  • « En décembre 2000, une femme de trente ou trente-deux ans court pour échapper à son mari. […] Elle prend le même chemin que pour son footing hebdomadaire, vers la montagne. […] Le temps que ça dure, cette course, cinq minutes, dix ou vingt, personne ne l’a jamais su. Elle entend une voiture arriver et elle sait sans se retourner que c’est son mari au volant. La mort est là et l’aube ne s’est toujours pas levée. »
  • « En mai 2021, une femme de trente ans court pour échapper à son mari. Celui-ci, qui vient de sortir de prison et qui a interdiction de l’approcher, a surgi d’une voiture. […] Elle ne perd pas une seconde à crier, à tergiverser, à s’emmêler les pieds. […] Elle savait qu’il n’allait pas la laisser en paix. […] Elle a fait de son mieux cette femme qui court, et quand elle reçoit la première balle dans la cuisse, quand elle s’affaisse à genoux comme son mari a toujours aimé qu’elle soit, asservie à lui, elle sait que la mort est arrivée et que sa vie se termine ainsi, dans un caniveau. »

Nathacha Appanah consacre ce roman et témoignage aux parcours parallèles et croisés de ces trois femmes – dont une, Chahinez Daoud, mère de trois enfants, brûlée vive par son mari en 2021, à Mérignac. Et un genre de « scoop » : « De ces trois femmes, il a fallu commencer par la première, celle qui vient d’avoir vingt-cinq ans quand elle court et qui est la seule à être encore en vie aujourd’hui. Cette femme, c’est moi. »

Ce récit émouvant, concret et personnel, renvoie de fait au général : 272 382 cas de violences conjugales au dernier recensement de 2024, dont 84 % commises sur des femmes, dont 134 sont mortes (en augmentation d’année en année). Bilan d’un système capitaliste où l’exploitation du travail humain se marie avec la vieille oppression patriarcale.

L’ouvrage de Nathacha Appanah, contribue à dénoncer ce fléau. L’écrivaine née en 1973 à l’île Maurice dans l’océan Indien (colonie française jusqu’en 1810, puis anglaise jusqu’à l’indépendance en 1968), s’est fait connaître en 2002 par un premier roman, Les rochers de Poudre d’Or (en livre de poche) sur les Indiens déportés vers les champs de canne à sucre de l’île Maurice, au 19e siècle, pour y remplacer les esclaves noirs « libérés ». Une histoire familiale.

Michelle Verdier