Après la révélation de nouveaux « secret files » par l’administration américaine, l’affaire Epstein revient dans l’espace médiatique comme un choc soudain, presque sidérant.
Cette affaire est le produit d’une société patriarcale, basée sur l’oppression des femmes et des enfants. Femmes dont les corps ont été « privatisés » au service des membres masculins de la classe sociale qui possède les moyens de production. Et ce depuis que la société se divise en exploiteurs et en exploités. Héritière d’une longue lignée d’oppression patriarcale, la famille bourgeoise s’est édifiée sur l’écrasement des femmes et des enfants, sous la botte d’un patriarche ayant tout pouvoir sur leurs corps – le tout sanctifié dans le droit par le Code Napoléon. L’institution réactionnaire de la famille est d’ailleurs, encore maintenant, le creuset des violences comme le dénonçait le #MeToo Inceste.
Pourtant, rien dans cette affaire Epstein n’est une révélation au sens strict. Les abus sur mineures, les signalements répétés, les protections institutionnelles, les imbrications étroites entre finance, politique et pouvoir judiciaire étaient connus, documentés, étudiés depuis des années.
Ce qui provoque aujourd’hui la stupeur c’est la quantité de noms impliqués, des grands patrons, des politiciens… qui ne pouvaient pas ignorer la première condamnation d’Epstein en 2008. Si ceux-ci essaient de se distancer du personnage, nombre de ces figures publiques étaient déjà connues pour des violences sexistes et sexuelles. D’autres pour des propos ou des prises de position ouvertement misogynes ou pro-pédophiles. À l’image de Jack Lang, qui en 1977 signait une pétition pour dépénaliser les rapports sexuels entre majeurs et mineurs à partir de treize ans.
La pédophilie : un problème de société
La pédophilie n’est pas le fait de quelques « monstres », mais un mal produit par la société de classe. Elle ne peut être comprise en dehors de la culture du viol propre à notre société patriarcale. Dans cet ordre social, l’enfant occupe une position centrale de vulnérabilité : absence de souveraineté juridique, dépendance économique totale, parole systématiquement disqualifiée.
Parler de « déviance » masque la réalité : la pédophilie est une forme spécifique de violence faite aux enfants, fondée sur les droits que l’adulte s’arroge : respect de l’autorité et obéissance. Cette logique est renforcée par des normes culturelles profondément misogynes. Les standards de beauté dominants, par exemple, comme la minceur extrême, l’absence de pilosité ou l’effacement des marques de l’âge, brouillent les frontières entre femmes adultes et corps infantilisés.
Contrairement à une croyance tenace, la pédophilie ou les fantasmes masculins qui y sont associés n’existent pas seulement dans des réseaux clandestins. Elle est aussi institutionnalisée. Selon l’Unicef, environ 12 millions de filles sont mariées chaque année dans le monde avant l’âge de 18 ans, souvent à des hommes bien plus âgés. Ces mariages imposés exposent les enfants à des violences sexuelles et domestiques, à l’abandon scolaire et à une dépendance économique durable. Et cette réalité ne se limite pas aux pays du Sud. De nombreux États américains autorisent encore le mariage de mineures avec des adultes, parfois sans âge minimum clair, sous couvert de consentement parental ou judiciaire. Ces unions concernent massivement des jeunes filles mariées à des hommes adultes. La violence sexuelle faite aux enfants est un phénomène universel, qui transcende les frontières et les classes sociales.
De quoi la pédocriminalité est-elle le nom ?
Les violences faites aux femmes et aux enfants ne sont pas l’apanage d’un milieu particulier. Mais plus les hommes sont riches, plus ils disposent de pouvoir, de moyens matériels pour dominer, exploiter et faire taire, et plus le système mobilise de ressources pour les protéger. L’argent fonctionne comme un permis d’abuser. Pas besoin de complot.
La pédocriminalité à grande échelle suppose des ressources : argent, réseaux, lieux sécurisés, complicités institutionnelles, silence médiatique. Les profils se répètent : des grands patrons, des hommes riches, puissants, insérés dans les élites économiques et politiques… qui diffusent leurs mœurs dans toute la société.
Le complotisme qu’on voit prospérer autour de l’affaire Epstein (complot pédo-sataniste, complot juif, etc.) personnalise ce qui relève de rapports sociaux, transforme une violence systémique en intrigue clandestine, remplace la lutte collective par une obsession des listes et des révélations. En individualisant le « mal », il innocente le système et efface les victimes au profit d’une fascination pour les puissants. Politiquement, il est inoffensif.
Le véritable scandale est que l’horreur soit exercée en toute impunité. Tant que le patriarcat et le capitalisme, aujourd’hui indissociables, structureront les rapports sociaux, la pédophilie ne peut pas être pensée comme un crime isolé, mais comme une violence inscrite au cœur de l’ordre social.
L’affaire Epstein ne doit pas uniquement nous choquer : elle doit nous confirmer qu’un monde organisé autour de l’exploitation et de la domination de classe, de genre et d’âge produit nécessairement de la violence contre les plus vulnérables, les enfants. En l’occurrence, ici, des filles pour beaucoup issues de milieux populaires.
Bien sûr, il est légitime d’exiger que tous les responsables soient condamnés. Mais qui croit sérieusement que couper quelques têtes suffira à faire cesser l’horreur ? Aucune indignation ponctuelle, aucune réforme morale ne suffira.
Si nous voulons mettre fin à la violence sexuelle systémique contre les femmes et les enfants, il faudra mettre fin à l’exploitation qui fait des corps des objets et nie la personne humaine. La seule réponse est une transformation radicale des rapports sociaux, la fin du règne de la bourgeoisie.
Nora Debs