
Traduction d’un article du 21 mars 2026 de nos camarades américains de Speak Out Now
Pendant des décennies, César Chávez a été considéré comme une icône et un héros des luttes latino-américaines et des droits civiques, en tant qu’organisateur et dirigeant de l’UFW (United Farmworkers Union). On lui a rendu hommage par des marches et des jours fériés, des statues et des fresques murales… et des écoles et des parcs ont été baptisés en son honneur dans de nombreux États. La nouvelle selon laquelle il aurait abusé et agressé sexuellement des femmes, y compris des jeunes femmes, a été un choc pour beaucoup. Partout dans le pays, des organisations, des villes et des États retirent les monuments publics qui lui rendent hommage. Les fresques murales sont modifiées et son nom est retiré des rues et des écoles. Les nombreuses célébrations de son anniversaire prévues fin mars sont annulées.
Un récent article du New York Times a révélé ce qu’il a fait aux femmes qui l’admiraient au sein du mouvement des ouvriers agricoles. Parmi elles figurait Delores Huerta, l’une des principales dirigeantes de l’UFW. Ces agissements de Chávez sont restés secrets pendant des décennies.
On vit dans une société de classe dirigée par les riches et les puissants. Ces gens exercent leur pouvoir et leur autorité sur les autres de multiples façons. Traditionnellement, ce pouvoir est resté entre les mains des hommes. Les dossiers Epstein ont révélé les agissements de certains de ces hommes, réunis par Epstein, qui, tout en concluant leurs affaires, exploitaient aussi sexuellement des jeunes femmes, parfois mineures. Le mouvement « MeToo » de 2017 a dénoncé le producteur hollywoodien Harvey Weinstein et d’autres hommes puissants de l’industrie du divertissement qui ont utilisé leur pouvoir pour contraindre des femmes à avoir des relations sexuelles. Ce rôle de domination masculine ne se limite pas aux personnes au sommet. On trouve aussi de nombreux exemples dans nos syndicats, nos mouvements sociaux, nos ONG et nos organisations de gauche. Chávez n’est que le dernier en date à avoir été dénoncé.
Pourquoi faut-il souvent des décennies pour que ce genre de comportement soit révélé et dénoncé ? Souvent, quand des femmes osent dénoncer ces abus, elles sont interrogées, ridiculisées et on ne les croit pas. Surtout quand ce sont des jeunes femmes qui s’opposent à des hommes puissants, comme dans les affaires Epstein.
En plus de la difficulté de se manifester et d’être prises au sérieux et crues, toutes ces femmes éprouvaient une profonde loyauté envers l’organisation syndicale et les luttes auxquelles elles participaient. Elles craignaient que porter plainte contre Chávez ne nuise à la cause syndicale et aux luttes auxquelles elles croyaient. Et leurs craintes étaient fondées, compte tenu des attitudes de cette société et de l’opposition unie des riches exploitants agricoles et des dirigeants d’entreprise face au large soutien dont bénéficiait l’action courageuse des ouvriers agricoles.
Ça a laissé Chávez dans une position de pouvoir sans contrôle, sans avoir de comptes à rendre aux membres du syndicat, à la communauté des ouvriers agricoles et aux nombreuses autres personnes actives dans le mouvement qu’il dirigeait. Un pouvoir sans contrôle comme le sien peut facilement mener à la manipulation et à l’exploitation de ceux qui occupent des rôles moins en vue. Quand on accepte une telle façon de s’organiser, centrée sur les leaders, et que les succès et les acquis d’un mouvement sont concentrés sur ceux qui jouent des rôles clés et très publics en tant que leaders, on déforme complètement l’histoire réelle de ces luttes, ce qui efface également les contributions essentielles de tous ceux qui y ont participé.
Les travailleurs agricoles et la communauté latino-américaine qui se sont battus pour un syndicat, pour les droits civiques et pour la reconnaissance se comptent par milliers, par dizaines de milliers, voire par millions. C’est leur lutte collective et déterminée qui a permis le changement. Les combats des travailleurs agricoles et des Latinos dans ce pays ne peuvent être minimisés et doivent continuer à être honorés par des marches, des célébrations, des fresques murales et de bien d’autres manières.
On ne peut pas ignorer la réaction rapide à ces révélations à travers tout le pays. Voilà qui contraste vraiment avec la réaction à ce qui a été révélé dans les dossiers Epstein. Combien d’années a-t-il fallu pour que certaines informations sur Epstein soient rendues publiques, malgré les procès, le FBI et d’autres enquêtes ? Qu’est-ce qui est public et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Et pourquoi ? Le fait que la plupart des informations soient encore gardées secrètes ne devrait surprendre personne. C’est le comportement habituel des hommes riches et puissants, et il est, pour l’essentiel, protégé par ces mêmes hommes riches et puissants.
Ces attitudes et ces actions ne reflètent pas notre morale. La société pour laquelle on se bat éliminera toutes les formes d’exploitation, pas seulement l’exploitation pour des raisons économiques. Lorsque nous sommes actifs et que nous nous organisons dans diverses luttes, nous devons rester vigilants et refuser d’accepter le modèle de cette société qui permet que nos organisations et nos luttes soient dirigées et dominées par quelques leaders. Elles doivent être organisées démocratiquement par ceux qui y participent. Ça veut dire qu’on ne doit pas tolérer les comportements qui valorisent les hommes plus que les femmes ou qui font des exceptions pour ceux qui occupent des postes de direction au détriment de tous les autres.