Nos vies valent plus que leurs profits

Minneapolis : « À chaque action répressive du gouvernement, la mobilisation rebondit »

Photo de Chad Davis. https://chaddavis.photography
Interview de Nyreen C., mère au foyer, impliquée dans le réseau local d’aide anti ICE, militante trotskiste depuis 25 ans, actuellement non affiliée à une organisation. Elle revient avec nous sur la mobilisation contre la police de l’immigration (ICE) à Minneapolis.

Où en est la mobilisation contre la police de l’immigration à Minneapolis ?

Nous avons eu deux journées de « grève générale » contre l’ICE le 23 et 30 janvier. Le taux de syndicalisation du Minnesota est élevé pour les États-Unis (30 %), mais quand même pas très élevé. Les deux journées de grève générale ne sont pas vraiment des journées de grève générale au sens européen du terme. Les grèves de solidarité ou les grèves « politiques » sont illégales aux États-Unis, c’est dans la loi, mais aussi dans les conventions collectives ou les accords d’entreprise. Les enseignants avaient le jour férié et personne n’a vraiment été en grève. Beaucoup de travailleurs ont posé des congés maladie. Malgré leurs limites, ces deux journées d’action ont été sans précédent. La mobilisation a été énorme. Les petits magasins ont fermé leurs portes. À chaque action répressive du gouvernement, la mobilisation rebondit. Partout dans la ville, les gens se mobilisent de manière pacifique avec des sifflets et leurs téléphones pour alerter sur la présence de l’ICE et enregistrer leurs agissements. Certes, 700 agents sont partis et Bovino a été retiré de son poste. Mais, en même temps, l’ICE a reçu des financements pour loger davantage d’agents et garer leurs voitures. L’ICE change de tactique, mais cela ne modifie en rien son comportement global.

Quel rôle les syndicats jouent-ils dans la mobilisation ?

Vu que les grèves « politiques » sont interdites, les directions des syndicats sont assez frileuses. Par contre, beaucoup de syndiqués de base sont actifs. Dans les mobilisations, le syndicat des enseignants, dont la couleur est le bleu, est beaucoup représenté. Il y a des tas de travailleurs qui sont actifs dans la mobilisation.

Qu’en est-il des organisations de gauche ?

Les groupes de gauche sont tout petits. Beaucoup de militants de gauche sont actifs. Les principales organisations sont le PSL (Party for Socialism and Liberation), Socialist Alternative, DSA, etc. Beaucoup de ces groupes sont malheureusement dans une logique de concurrence les uns avec les autres. Il y a des militants individuels de ces groupes mais aucun ne domine. On est un peu dans le cadre d’une mobilisation « sans leader » avec des défauts et des avantages. Ce mouvement mobilise des tas de gens différents : des avocats, des petits patrons, des Blancs de classe moyenne qui ont toujours été des « modérés », etc. Les gens progressent politiquement très vite.

En tant que parent, comment cela se passe-t-il avec l’école ?

Mon fils est un autiste non verbal. Je m’occupe de lui à temps plein. Cependant, il aime bien jouer à l’aire de jeu d’une école primaire du quartier. L’ICE vise cette école. Il y a un groupe de secours mutuel d’habitants du quartier qui mène la garde et vérifie que l’ICE n’est pas dans le coin. Mon fils a besoin d’être aidé par deux personnes pour communiquer avec quelqu’un de l’ICE. L’ICE a changé de tactique : ils ont substitué des voitures normales aux 4X4, ils essaient de passer inaperçus. Ils prennent même des sifflets pour faire semblant d’être des habitants. Il y a toute une génération d’enfants qui ont été ébranlés par le Covid. Maintenant, les raids de l’ICE les traumatisent à nouveau. L’ICE capture des enfants aux stations de bus. Ils se servent de gaz lacrymogènes et de spray au poivre devant les écoles. Chaque voisinage a une forme d’organisation collective pour savoir si l’ICE est là et envoyer des gens pour les filmer.

Est-ce que tu penses que Minneapolis a une spécificité politique ?

Minneapolis a une histoire de radicalisme, ancienne mais aussi récente. Dans les années 1990, il y a eu des mobilisations importantes contre la construction d’une autoroute (Highway 55) qui passait par les terres des Natifs. Minneapolis a sa propre culture. Les migrants amènent aussi leurs propres expériences, certains migrants évoquaient la lutte contre Pinochet au Chili. Ça fait longtemps qu’on n’a pas vu une mobilisation aussi importante.

Peux-tu nous parler de la répression ?

Pour l’instant, chaque acte de répression a provoqué une mobilisation plus grande encore. Les agents de l’ICE se font virer des restaurants, des hôtels. S’ils grimpent d’un cran dans leurs exactions, nous grimpons aussi d’un cran. Beaucoup de gens sont détenus quelques heures mais, si ce sont des Blancs, ils sont vite relâchés.