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Interview d’une travailleuse de Minneapolis : « Mon ressenti personnel c’est que la perspective institutionnelle n’est pas la seule et que les gens ont l’air de vraiment se réveiller »

Minneapolis, 23 janvier 2026. Photo de Myotus. Source : Wikipedia

 

 

Le 23 janvier ont eu lieu à Minneapolis des mobilisations contre le déploiement de plusieurs milliers d’agents de l’ICE dans la ville. Nous revenons sur la séquence de mobilisation avec Irida, militante ouvrière de Minneapolis.

 

Où en sont les choses actuellement à Minneapolis ?

Ça tient malgré tout. L’ambiance est à la fois tranquille et chaude. Les choses peuvent évoluer vite à chaque carrefour. Les manifestants ciblent les hôtels où sont logés les agents de l’ICE. Ils pénètrent dans les lobbies des hôtels. Ils trimbalent des tambours et des percussions pour empêcher les agents de l’ICE de se reposer. Les gens de l’ICE prennent des Airbnb, mais les propriétaires des Airbnb sont davantage liés à la communauté que les propriétaires d’hôtels et on peut espérer qu’ils vont refuser. Il y a des agents de l’ICE sans équipement qui se font passer pour des voisins et tentent d’infiltrer les réseaux de solidarité des activistes. Les gens sont prêts à se battre pour défendre leurs droits. Contrairement aux dernières grandes manifs (pour George Floyd en 2020), il y a beaucoup plus de Blancs. Tous les gens de couleur ont peur d’être raflés. Mais récemment, même des migrants descendent dans la rue et n’en ont plus rien à foutre. Le changement à la tête de l’ICE ne change rien pour nous.

Comment s’est passé la manifestation et la grève de vendredi dernier ?

Il y avait beaucoup de monde. Il y avait plus de gens de couleur. Le Minnesota a une tradition radicale : à la fin du 19e siècle, il y avait des immigrants du nord de l’Europe qui ont importé la tradition sociale-démocrate. Ces traditions se sont un peu perdues, mais il en reste visiblement quelque chose. Les organisations religieuses (églises, synagogues, mosquées) mettent beaucoup de ressources à disposition des migrants et se mobilisent aussi. Les écoles publiques et, dans une moindre mesure, les écoles privées se mobilisent pour les étudiants, les enseignants sont très politisés. Les enseignants font des cours en hybride : moitié en présentiel et moitié à distance pour les élèves dont la présence pourrait leur faire courir un risque. Ce vendredi il n’y a pas eu d’actes de violence ou d’émeutes. Avant je suis allée à une autre manifestation à Saint Paul : la police de l’État et la police municipale ont surveillé la manifestation mais sont restées à distance. Les syndicats mobilisés vendredi incluaient les syndicats des services, des profs et des employés de l’État. Il y avait beaucoup de syndiqués à la manif mais aussi d’autres personnes. J’ai discuté avec des amis militants d’âges et de secteurs différents. Plusieurs font partie d’un collectif « Remember 1934 », un collectif de militants ouvriers pour transmettre la mémoire de la grève des camionneurs de 1934. Ils ont tous dit que ça leur rappelait les manifs pour George Floyd. À la fin de la manif, il y a eu un meeting syndical dans une sorte de stade avec des milliers de personnes. La chaîne de télévision Channel 5 a retransmis l’intégralité du meeting. Les choses bougent.

Quelle est la ligne du Parti démocrate dans les mobilisations ?

Le Parti démocrate du Minnesota a une histoire radicale. Il a toujours été lié davantage au mouvement ouvrier que le reste du parti. Son nom même est Parti démocrate ouvrier et paysan. En 1934 a eu lieu une grande grève des camionneurs. Les nouveaux immigrés et les natifs américains qui se sont installés dans la région ont contribué à cette radicalité. Les élus du Parti démocrate essaient de canaliser la colère vers des formes d’action plus institutionnelles : voter aux midterms de novembre, écrire à ses représentants, faire pression sur le Congrès… Cependant, pas un seul d’entre eux ne peut se permettre de dire du mal de la mobilisation. Ils se contentent de dire qu’il faut se mobiliser de manière non violente. Mon ressenti personnel, c’est que la perspective institutionnelle n’est pas la seule et que les gens ont l’air de vraiment se réveiller.