Nos vies valent plus que leurs profits

Palestine

Lorsqu’elle a succédé à Joe Biden comme candidate à l’investiture démocrate pour la prochaine élection présidentielle de décembre, Kamala Harris avait promis qu’elle ne resterait pas silencieuse sur le sort de la population de Gaza. Or jusqu’à présent elle n’a rien dit. Pourtant, elle en a eu l’occasion lors du grand meeting qu’elle a tenu à Philadelphie avec son colistier, Tim Waltz. Elle a été interpellée de la salle par un groupe de militants pro-palestiniens qui lui demandaient d’aborder cette question. Elle a botté en touche… et fait évacuer « les perturbateurs » vers la sortie par le service d’ordre. Ça commence fort…

Le site CAPJPO-Europalestine (Coordination des appels pour une paix juste au Proche-Orient) a consacré un long article à trois objecteurs de conscience (refuzniks) de 18 ans qui se sont présentés cette semaine au centre de recrutement de l’armée israélienne de Tel Hashomer, près de Tel Aviv, et ont déclaré leur refus de s’enrôler dans le service militaire obligatoire en signe de protestation contre l’occupation et la guerre actuelle de Gaza. Yuval Moav, Oryan Mueller et Itamar Greenberg ont chacun été jugés et condamnés à une première peine de 30 jours de prison militaire, qui est susceptible d’être renouvelée et prolongée. Avant d’être jugés ils ont chacun publié une déclaration expliquant leur acte. Greenberg a déclaré : « Une société juste ne peut pas être construite sur des canons de fusil ». Moav, s’adressant aux Palestiniens a affirmé : « Par mon simple acte, je veux être solidaire de vous. Je reconnais également que je ne représente pas l’opinion majoritaire dans ma société. Mais par mon action, j’espère faire entendre la voix de ceux d’entre nous qui attendent le jour où nous pourrons construire un avenir commun [et] une société fondée sur la paix et l’égalité, et non sur l’occupation et l’apartheid. » Quant à Mueller il a expliqué : « La guerre à Gaza est la manière la plus extrême dont l’État d’Israël profite du désir de vengeance pour faire avancer l’oppression et la mort en Israël-Palestine… La lutte contre la guerre ne suffit pas. Nous devons combattre les mécanismes structurels qui la rendent possible. » Plusieurs dizaines de personnes étaient venues les soutenir lors d’une manifestation devant le centre de recrutement, au moment où Moav recevait sa sentence. Un geste symbolique mais courageux dans un pays ravagé par la haine xénophobe et guerrière.

L’Association pour les droits civils en Israël (Acri) et d’autres groupes de défense des droits humains ont demandé à la Haute Cour d’ordonner au gouvernement de fermer le camp de prisonniers de Sde Teiman (longtemps clandestin) en raison des graves violations des droits de l’homme dont ont été victimes des Palestiniens détenus dans cet établissement. Certains sont morts faute de soins, d’autres ont été violés et d’autres encore torturés et menottés ou contraints d’avoir les yeux bandés pendant de longues périodes. Plusieurs médias internationaux, dont CNN et le New York Times, ont fait état d’abus généralisés à l’encontre des détenus à Sde Teiman, notamment d’un recours extrême aux contraintes physiques, d’amputations dues à l’utilisation prolongée de menottes, de passages à tabac et d’une négligence des problèmes médicaux. Quant à l’Acri, elle a dénoncé après l’audience le fait que le centre était « un enfer dans lequel les droits humains sont systématiquement violés et dans lequel des crimes terribles sont commis ». Avec son culot habituel, le représentant du gouvernement a reconnu certains faits mais soutenu que ces traitements étaient légaux « en raison des besoins de sécurité du personnel pénitentiaire ». Bref, ce dernier torture et assassine les prisonniers en état de légitime défense. C’est le même argument qui est avancé pour justifier les massacres de Gaza.

Le ministre français des Affaires étrangères a condamné les propos du ministre israélien de l’Économie, Bezalel Smotrich, qui regrettait que l’opinion publique internationale empêche Israël d’affamer à mort la population gazaouie pour obtenir la libération des otages. Or le ministre en charge de ce domaine, Stéphane Séjourné, sait fort bien que Smotrich dit tout haut ce que la majorité de ses collègues, dont Netanyahou, pensent tout bas et ont même commencé à mettre en pratique. Mais toujours pas question de condamner clairement l’offensive génocidaire de l’armée israélienne à Gaza. Tout au plus le Quai d’Orsay a « appelé le gouvernement israélien à condamner fermement ces propos inacceptables ». Cause toujours ! Quand la diplomatie est synonyme d’hypocrisie.

Le leader d’extrême droite Bezalel Smotrich défend sans ciller, dans une interview publiée dans le quotidien The Times of Israël, le fait d’affamer les Gazaouis. Il juge en effet « justifié et moral » de bloquer l’aide humanitaire distribuée aux habitants de la bande de Gaza, « jusqu’à ce que nos otages nous soient rendus ». Seul bémol selon lui : « La communauté internationale ne permettra pas que cela se produise. » Sans doute parce qu’elle est « antisémite » ? Ce psychopathe, qui prône un génocide à mots à peine couverts, n’est pas enfermé dans un hôpital psychiatrique, mais est ministre de l’Économie du gouvernement Netanyahou.

En visite à Washington le chef du gouvernement israélien s’est adressé au Congrès et a rencontré Joe Biden, Kamala Harris et Donald Trump. Partout le même discours : Israël est le meilleur atout de l’impérialisme américain au Moyen Orient et doit être soutenu sans état d’âme, malgré les  massacres de Gaza, les expropriations en Cisjordanie ou l’expulsion de la population arabe de Jérusalem-Est. Message reçu à 100 % par ses interlocuteurs tant démocrates que républicains. Mais sa visite a donné lieu à plusieurs manifestations de soutien aux Palestiniens. Dans l’hémicycle, l’élue démocrate Rashida Tlaib portait un keffieh et une petite pancarte avec écrit noir sur blanc « coupable de génocide » et six personnes ont par ailleurs été arrêtées après avoir « perturbé » le discours. Des employés du Congrès ont de leur côté fait grève pour appeler à un cessez-le-feu à Gaza. Devant le Capitole, à la fin d’un rassemblement de protestation, un groupe de manifestants a mis le feu à une marionnette géante à l’effigie du dirigeant israélien ainsi qu’à des drapeaux américains. Action aussi du Mouvement de la jeunesse palestinienne dont les militants sont parvenus à infester d’insectes l’hôtel Watergate où logeait la délégation israélienne. Dans une vidéo relayée sur les réseaux sociaux, on peut apercevoir un drapeau israélien dans la salle remplie de vers de farine et d’asticots, ainsi qu’un couloir où se baladent de nombreux criquets. Une façon symbolique d’affirmer que Netanyahou est parfaitement à sa place parmi la vermine.

La continuation de la sale guerre de Gaza – qui a déjà fait près de 40 000 morts parmi les Gazaouis – a aussi des conséquences économiques en Israël même. D’après les informations publiées par le quotidien Maariv, depuis le 7 octobre, près de 46 000 entreprises ont mis la clé sous la porte, et, selon les prévisions, ce nombre pourrait grimper jusqu’à 60 000 d’ici la fin de l’année. De plus, touché par le blocus en mer Rouge décrété par les rebelles houthis du Yémen, le port d’Eilat, dans le sud du pays, s’est officiellement déclaré en faillite et les ports d’Ashdod et de Haïfa, sur la Méditerranée, sont en difficulté du fait du ralentissement des importations, qui arrivent à 99 % par voie maritime. Tout cela, associé à une atmosphère étouffante de chauvinisme et de racisme, fait que, selon un sondage du quotidien de gauche Haaretz, 25 % des citoyens juifs et 40 % des citoyens arabes ont exprimé le désir de quitter Israël et d’émigrer vers un autre pays si l’opportunité se présente. Ce qui traduit une défiance et un dégout, malheureusement passifs, à l’égard des dirigeants politiques et militaires.