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Un an après l’annualisation du temps de travail à Airbus

Depuis un peu plus d’un an, Airbus a décidé de mettre en place « Reload », qui est l’adaptation maison de la nouvelle convention collective de la métallurgie. Elle a été présentée par la direction comme une mise à jour nécessaire de règles datant des années 1970. Elle a aussi été défendue par les syndicats signataires (tous sauf la CGT) comme n’étant que « du bonus ». Selon ces derniers, « le reste des entreprises de la métallurgie se feraient avoir, mais grâce au rapport de force syndical, à Airbus, on ne perdrait rien ». Qu’en est-il un an après ?

Les illusions sont vite tombées

Fin janvier, les fiches de paie faisant le bilan de l’année écoulée sont arrivées. Il y figure le fameux compteur du temps de travail. Car c’est bien l’annualisation du temps de travail qui est le principal changement de la nouvelle convention. L’aspect le plus évident de cette annualisation est la gestion des heures supplémentaires.

Auparavant, il fallait faire environ cinq heures complémentaires (à 25 %) dans la semaine pour ensuite se voir payer ses heures supplémentaires suivantes au taux de 50 %, ce qui pouvait arriver de temps en temps. Il faut maintenant faire plus de 300 heures de travail en plus dans l’année pour pouvoir ensuite avoir ses heures majorées à 50 %. Sur l’année, ça revient à faire huit heures de travail supplémentaire par semaine si on souhaite voir les heures suivantes majorées à 50 %. Autant dire que ça n’arrivera quasiment plus jamais.

Autre éclaircissement apporté par la fiche de paie : le montant de la majoration des heures supp’. Pour mieux vendre la soupe il y a un an, certains syndicalistes avaient laissé planer l’idée que les heures supplémentaires seraient majorées de 35 % pour « compenser » le manque à gagner. Un an plus tard, les débats, qui pouvaient être pointus sur la question, sont relégués au rang de souvenirs lointains et le mystère est levé : c’est 25 %.

Au boulot, uniquement quand il faut

Avec l’annualisation du temps de travail, l’autre menace, c’est de « devoir » du temps à l’entreprise. Airbus a déjà vécu ça avec les « heures Covid » lorsque les salariés avaient été renvoyés chez eux avec leur salaire pendant le gros de la pandémie. Mais ces heures, le patron n’en a pas fait cadeau et beaucoup ont dû revenir travailler de nombreux samedis ou les rembourser à l’aide de congés payés. Le recours à ce procédé est maintenant facilité par son inscription dans la convention collective. Et les nombreux problèmes d’approvisionnement qui mettent les chaînes d’assemblages d’Airbus à l’arrêt pourraient vite servir de prétexte à son utilisation.

Autre modification de taille : certains types de congés qui peuvent être cumulés par les salariés (soit par payement des heures supplémentaires en repos, soit en transvasant un surplus de congés d’une année sur l’autre) sont comptés comme des jours d’absence pour le payement de la majoration des heures supp’. Cette règle qui s’appliquait à l’échelle de la semaine auparavant, c’est-à-dire que si on posait un congé de ce type pendant la semaine, les heures supplémentaires effectuées la même semaine n’étaient pas majorées avant d’avoir dépassé le temps pris en congé, s’applique désormais sur l’année. Il est donc beaucoup plus difficile de recevoir une majoration pour quiconque aurait accumulé au fil des années une petite réserve de congés…

Entre la possibilité de nous faire travailler au gré de la production et les différents remparts au fait de payer les heures supplémentaires, cette nouvelle convention collective revient aux choses simples : travailler quand le patron veut et au tarif qu’il veut.

Les futures embauches se feront au mini

Toujours selon les défenseurs de la nouvelle convention, la mise en place des grilles d’emploi (un emploi égale un niveau sur une grille, alors qu’avant les coefficients étaient aussi influencés par la carrière dans l’entreprise) ne devait avoir aucune incidence sur les travailleurs d’Airbus car l’écart entre le mini et le maxi des salaires de chaque catégorie était trop grand, mais aujourd’hui, un an plus tard, on apprend que les futures embauches se feront au mini…

Mais ces grilles d’emploi servent aussi bien à freiner les évolutions de carrière et à garder les cols bleus en bas de l’échelle. Des évolutions de postes qui étaient de simples formalités ont été compliquées, car il n’est plus possible de « sauter » plusieurs catégories d’emploi à la fois.

Un rempart de plus pour le patron

Mais au-delà d’un terrain plus favorable pour que le patron puisse imposer sa volonté, la nouvelle convention collective est aussi un paravent bien pratique derrière lequel se cacher. Sur la question des salaires notamment, de nombreux travailleurs de l’aéronautique s’en prennent à la convention collective car « en France, nous serions sur celle de la métallurgie », tandis qu’en Allemagne, les travailleurs de l’aéronautique sont sous la convention … de l’aéronautique, aux grilles salariales bien plus avantageuses. Dans cette logique, la colère de nombreux travailleurs se dirige vers la convention collective en oubliant qu’elle est elle-même le résultat du rapport de force qu’imposent les patrons du secteur de la métallurgie et bien sûr de leur propre patron.

Éviter le « boite par boite »

À Figeac Aéro, la CGT a récemment mené un combat soutenu par de nombreux salariés de l’entreprise pour obtenir une grille salariale « spécifique », plus avantageuse qu’ailleurs et obtenir que certains postes soient mieux classés dans les catégories d’emplois. S’il faut saluer cette lutte, elle se retrouve néanmoins dans le schéma souhaité par les patrons à l’initiative du changement de la convention : celui des négociations boîte par boîte.

Et si une grille salariale plus avantageuse peut être obtenue par la lutte, elle participe tout de même au fait que les salariés oublient la notion d’un salaire « pour vivre dignement » au profit d’un salaire spécifique à chaque emploi.

Les anciennes conventions collectives avaient été créées pour unifier les conditions de travail de tous les salariés d’un secteur, qu’ils soient d’une petite ou d’une grande entreprise, avec ou sans forte présence syndicale. C’était la convention collective de tous les travailleurs d’un secteur à laquelle tous les patrons devaient se plier. Aujourd’hui, il semblerait que ce soit plutôt la convention collective de tous les patrons du secteur, à laquelle les salariés de chaque boîte doivent s’affronter.

Alors, pour retourner cette arme des patrons contre eux, toutes les luttes des travailleurs seront bonnes, comme celle des salariés de Figeac, car c’est collectivement qu’ils se sont battus. Mais il faudra aussi se battre contre l’isolement et le sentiment que chaque boîte est le dernier bastion à défendre.

Quentin Patel