
Tous les dirigeants occidentaux et une partie de la gauche rappellent le caractère dictatorial du régime de Maduro pour expliquer, sinon justifier, l’enlèvement du président vénézuélien par l’armée américaine. Mais, il faut une sacrée hypocrisie pour ne pas rappeler aussi les tentatives constantes, et pas plus démocratiques, de l’impérialisme américain et de la bourgeoisie vénézuélienne pour déstabiliser et renverser le régime fondé par Hugo Chávez en 1998.
Chávez veut limiter le pillage des ressources pétrolières du pays
Les gouvernements des États-Unis n’ont en effet jamais pardonné la remise en cause d’une partie des bénéfices que réalisent les majors américaines sur le pétrole vénézuélien. En effet, lorsque Chávez fut élu en 1998, il entendait mettre un terme à la politique « d’ouverture pétrolière » mise en place par ses prédécesseurs. Celle-ci visait à favoriser l’implantation de multinationales étrangères par le biais de l’entreprise nationale publique Petróleos de Venezuela SA, plus connue sous son acronyme PDVSA. Concrètement, PDVSA était bien la gestionnaire des ressources pétrolières du pays, mais, elle passait de plus en plus d’accords permettant à des entreprises étrangères d’exploiter directement le pétrole vénézuélien à des conditions très avantageuses. De plus, l’entreprise publique était en réalité très autonome vis-à-vis de l’État et les contrats passés avec les trusts pétroliers se faisaient dans des conditions très opaques qui permettaient un enrichissement des cadres dirigeants de l’entreprise. Ces derniers étaient par ailleurs souvent formés aux États-Unis, et donc imprégnés d’une culture managériale alignée sur les intérêts des majors pétrolières.
À son arrivée au pouvoir, Chávez remit en cause l’autonomie de l’entreprise pétrolière publique PDVSA. En 1999, il fit adopter par référendum une nouvelle constitution qui interdisait toute privatisation du secteur pétrolier. Mais, surtout, en 2001, il augmenta de 16 à 30 % les royalties dues par les multinationales étrangères opérant au Venezuela.
Tentative de putsch et lock-out : la réaction de l’impérialisme américain et de la droite
En réaction, l’opposition, aujourd’hui qualifiée de démocratique, tenta un coup d’État pour renverser Chávez le 11 avril 2002. Elle reçut alors le soutien actif des États-Unis. Dans les jours précédant le putsch, des diplomates américains ont multiplié les rencontres avec les leaders de droite. Ils organisèrent aussi le financement et la formation de leurs organisations politiques et associations, ainsi que des médias qui leur sont liés. Ces derniers jouèrent d’ailleurs un rôle clé les 11 et 12 avril, en montant des reportages destinés à exagérer les violences commises par les partisans de Chávez, tout en minimisant celles de l’opposition et en passant sous silence les manifestations massives d’opposition au coup d’État. Celui-ci aboutit à l’arrestation de Chávez. Un gouvernement provisoire fut proclamé, reconnu immédiatement par le président des États-Unis de l’époque, George W. Bush. Mais, malgré ce qu’ont pu en dire les médias privés, les manifestations pour soutenir Chávez furent massives et aboutirent, vingt-quatre heures plus tard, à sa libération et à son retour au pouvoir.
Après ce putsch manqué, l’opposition de droite ne désarma pas et se lança, en décembre 2002, dans une grève patronale. Les cadres de la PDVSA jouèrent le rôle de meneurs dans cette grève. L’objectif était de paralyser l’économie du pays pour créer un climat de chaos et précipiter la chute de Chávez. À partir du 2 décembre, la direction de l’entreprise publique pétrolière réussit à entraîner une grande partie des cadres, ingénieurs et techniciens dans la grève. Les syndicats patronaux appelèrent les entreprises à fermer. L’essence et la nourriture vinrent à manquer. Les transports étaient perturbés. Mais la grève patronale fut mise en échec par la mobilisation des ouvriers qui refusèrent d’arrêter le travail. À la PDVSA et dans de nombreuses entreprises, ils organisèrent la production et la distribution eux-mêmes, sans le personnel d’encadrement. Durant tout le conflit, le patronat en grève reçut l’appui des États-Unis. En vain ! Le 23 janvier 2003, la mobilisation patronale s’essoufflait et des centaines de milliers de Vénézuéliens, principalement issus des classes populaires, descendirent dans la rue pour soutenir Chávez. La grève pris fin avec le licenciement de 80 % des cadres de PDVSA.
Après ces deux échecs, l’opposition obtint, en 2004, l’organisation d’un référendum révocatoire pour destituer Chávez. Celui-ci remporta largement la consultation avec 60 % des suffrages en sa faveur. L’opposition cria à la fraude électorale. Mais les observateurs internationaux et indépendants jugèrent le scrutin valide. La droite sortit durablement affaiblie de la séquence.
Corruption et politique anti-ouvrière
Pour autant, Chávez n’a jamais voulu évincer les entreprises privées de l’économie vénézuélienne, pas même les multinationales américaines et européennes présentes sur le territoire. Tout au plus voulait-il renégocier avec elles les conditions d’exploitation des ressources et du prolétariat vénézuélien. Ainsi, il multiplia les partenariats avec Chevron, BP, Total, etc., qui continuèrent à exploiter le pétrole vénézuélien dans le cadre de sociétés mixtes avec la PDVSA. Aujourd’hui encore, 70 % de l’économie vénézuélienne est contrôlée par le secteur privé.
Lorsque le pays fut frappé par la crise de 2008, Chávez entendit la faire payer aux travailleurs. La santé et l’éducation subirent des coupes budgétaires. La paye de nombreux salariés du secteur public accusa des mois de retard. La monnaie nationale, le bolivar, fut dévaluée, entraînant une forte hausse des prix, tandis que les salaires étaient gelés. Alors que le bolivar s’effondrait face au dollar, le gouvernement mit en place un système de change parallèle. Celui-ci devait permettre à certaines entreprises, notamment étatiques, d’acheter des dollars à bas coût. Les dollars ainsi obtenus étaient censés servir à importer des biens de première nécessité. Mais, en réalité, ils étaient souvent détournés afin d’enrichir des proches du régime.
Pression accrue de la droite vénézuélienne et de l’impérialisme
À la mort de Chávez en 2013, le régime avait perdu une part importante du soutien populaire dont il bénéficiait. La droite put alors relever la tête. Maduro, que Chávez avait désigné comme son dauphin, remporta les élections présidentielles d’avril 2013. Cette fois encore, l’opposition cria à la fraude électorale, d’autant que les résultats étaient beaucoup plus serrés – Maduro ne l’emportait qu’avec 50,5 % des suffrages –, ce qui jetait le doute sur la validité du scrutin.
Les États-Unis, qui avaient soutenu la tentative de putsch de 2002, prirent prétexte de cette « odieuse » atteinte à la démocratie pour mettre en place des sanctions contre le Venezuela, avec toujours le même but : saper l’économie du pays en s’attaquant à ses revenus pétroliers pour encore réduire la base sociale du régime.
À partir de 2017, les États-Unis sanctionnèrent l’entreprise pétrolière publique PDVSA, en l’empêchant d’accéder aux marchés financiers et aux crédits internationaux. L’entreprise eut plus en plus de mal à financer de nouveaux projets, à acheter de quoi assurer la maintenance de ses installations. L’opposition vénézuélienne, reprise par une grande partie des médias occidentaux, s’est empressée de dénoncer la mauvaise gestion de PDVSA par le pouvoir de Maduro, attribuant à celle-ci la chute de la production pétrolière du pays. Sans nier le rôle de ce régime corrompu, force est de constater que les sanctions américaines ont joué un rôle central dans l’effondrement de la production. Celle-ci dépassait les 3 millions de barils en 2005, mais tomba à 1,5 million en 2019.
La même année, Trump durcit les sanctions. Il interdit toute importation du pétrole vénézuélien aux États-Unis et en empêcha son achat en dollars par des pays tiers. Ce qui revenait pratiquement à en interdire l’exportation. La production tomba alors sous la barre du million de barils.
Avant les sanctions américaines, la chute des cours du pétrole à partir de 2014 avait déjà mis à mal l’économie vénézuélienne. En 2016, poussés par la faim, les pillages de supermarchés se multiplièrent et la répression de Maduro fit 12 morts. Mais les sanctions ont incontestablement aggravé la crise humanitaire. À court de devises, le pays n’est plus capable d’importer nourriture, médicaments et denrées de première nécessité. Le nombre de personnes sous-alimentées est passé de 2,1 millions en 2004-2006 à 5,1 millions en 2020-2022. Alors que 700 000 Vénézuéliens vivaient à l’étranger en 2015, ils sont aujourd’hui 7,9 millions, contre 28,5 millions vivant dans le pays.
L’impasse du nationalisme
L’histoire du Venezuela, depuis l’arrivée au pouvoir de Chávez en 1998, met en lumière l’hypocrisie de l’opposition de droite vénézuélienne et de ses parrains impérialistes qui n’ont pas de mots assez durs pour dénoncer la dictature de Maduro. Les mêmes n’ont pourtant reculé devant aucune manœuvre de déstabilisation lorsque la « démocratie » qu’ils prétendent défendre n’allait pas dans le sens de leurs intérêts. Mais elle démontre aussi l’échec des perspectives nationalistes dans la lutte anti-impérialiste. À rebours de cette politique, les révolutionnaires communistes mettent en avant : la mobilisation permanente des travailleurs et des travailleuses et leur contrôle sur les moyens de production pour empêcher l’émergence d’une couche de gestionnaires corrompus ; l’expropriation des bourgeoisies nationales et étrangères pour saper leurs capacités de déstabilisation ; et, surtout, l’extension de la révolution au-delà des frontières nationales comme seule perspective de résistance aux grandes puissances impérialistes.
Arthur Sylvestre