Nos vies valent plus que leurs profits

Yves Boisset : « La vie est un choix »

C’est le titre de l’autobiographie, publiée en 2011, du réalisateur Yves Boisset, qui vient de nous quitter le 31 mars. Boisset avait en effet fait un choix, celui de dénoncer sans concession les méfaits du système capitaliste : le colonialisme, le racisme, la violence policière, la guerre, les coups bas et les crimes des puissants, la téléréalité sordide. Il commença sa carrière à bonne école, notamment avec des cinéastes comme Sergio Leone, René Clément, Melville, Claude Sautet, Vittorio de Sica. Grand admirateur du cinéma américain d’action, des westerns et films noirs, décriés par nombre d’intellectuels cinéphiles de son époque, il s’inspira notamment d’Aldrich et Sturges.

On retrouve ce goût pour le rythme dans un film comme R.A.S., consacré à la guerre d’Algérie, qui met en scène un militant communiste rappelé en Algérie sous le gouvernement formé par le « socialiste » Guy Mollet en 1956, dénoncé d’ailleurs nommément dans le film. Sans aucune concession sur le fond politique, le film prend parfois des tournures de western quand le train de soldats français traverse des gorges escarpées où l’embuscade des combattants du FLN pouvait survenir à chaque instant. Ses films les plus marquants eurent un impact direct, au point qu’ils suscitèrent des réactions de haine des nostalgiques du temps des colonies. Des cinémas qui projetaient R.A.S. ou Dupont Lajoie (un viol et un crime commis par un beauf raciste qui tente de faire accuser un Algérien à sa place), furent attaqués par des commandos de fascistes et d’anciens paras. Boisset se targuait d’être le réalisateur le plus censuré de France. Le juge Fayard, qui dénonçait les basses œuvres du Service d’action civique, composé de barbouzes gaullistes, fut en effet, entre autres, victime d’une censure caricaturale. Toutes les occurrences du nom « SAC » furent coupées et remplacées par des bip-bip. Le public ne s’y trompait pas et, chaque fois que retentissait un de ces bip-bip, il se mettait scander « SAC assassins ! » Boisset fut maintes fois menacé et poursuivi en justice par ceux qu’il dénonçait, au point de voir saisir sa maison. On était alors dans la foulée de mai 68 et ses films remportaient un grand succès. Au point que ce succès irritait une bonne partie du milieu cinématographique qui l’attribuait à une mode politique. Boisset, qui n’avait pas un caractère facile et s’était fait nombre d’ennemis, le paya à la fin des années quatre-vingt. Quand ses films cessèrent de remplir les salles, il fut quasiment évincé du grand écran et dut se tourner vers les téléfilms. Ce qui ne l’empêcha pas de réaliser un véritable bijou antimilitariste, Le Pantalon, qui raconte l’histoire d’un soldat fusillé pour l’exemple pendant la guerre de 1914-18. Mais, à la suite de ses difficultés et de son boycott par le milieu du cinéma, il devint un peu désabusé et réalisa aussi des œuvres de commande qui avaient perdu le contenu subversif de ses films des années 1970-80.

Boisset paya son engagement par une sorte de mise au placard doré. Il nous lègue au moins une demi-douzaine de films qui ont, non seulement marqué leur époque, mais peuvent être considérés comme des chefs-d’œuvre du cinéma et n’ont pas vieilli d’une ride.

Gérard Delteil

 

 

Parmi la filmographie de Boisset, à voir ou revoir :

  • Un condé (1970). Sur les méthodes de la police.
  • L’attentat (1972). Inspiré de l’affaire Ben Barka, un militant anticolonialiste marocain assassiné par des barbouzes françaises sur ordre du roi du Maroc.
  • Dupont Lajoie (1975). La police met sur le compte d’un travailleur algérien le viol et l’assassinat d’une jeune femme par un beauf raciste.
  • Le juge Fayard (1977). Un juge d’instruction trop honnête est assassiné par des barbouzes.
  • Allons z’enfants (1981). Le sort des enfants de troupe.
  • Le prix du danger (1983). Une émission de téléréalité organise des courses de la mort.