Entre la chute de Ben Ali le 14 janvier 2011 et la consolidation actuelle du pouvoir autoritaire et raciste de Kaïs Sayed, de nombreux gouvernements se sont succédé, d’abord tenus de réagir face à une poussée révolutionnaire qui refusait obstinément de s’en tenir à un replâtrage du régime. Puis, après que le mouvement est retombé, les gouvernements ont été de plus en plus réactionnaires. Les partis de gauche et les syndicats ont pesé de tout leur poids pour encourager les illusions institutionnelles comme l’assemblée constituante. Cette collaboration de classe a enchaîné les travailleurs derrière la bourgeoisie.
2011 : une explosion sociale qui a surpris et débordé le régime et ses opposants, mais qui vient de loin
Le suicide de Mohamed Bouazizi, jeune travailleur de « l’économie informelle » harcelé par la police du régime, a mis le feu aux poudres. Dès la fin du mois de décembre 2010, les manifestations avaient gagné l’ensemble du pays, non seulement la capitale mais aussi les régions les plus pauvres, bravant une répression sanglante qui a été jusqu’à des tirs de snipers. Début janvier, deux jours de grève générale appelée par la centrale syndicale UGTT ont été si largement suivis que le régime exfiltrait Ben Ali, sorti par la petite porte après 23 ans de règne sans partage.
La répression permanente qui caractérisait le régime policier de Ben Ali, qui servait surtout les intérêts financiers de son clan familial ainsi que ceux d’une fine couche d’affairistes compradore, a toujours rencontré des oppositions. Elles venaient d’organisations démocrates représentant des couches petites-bourgeoises qui aspiraient à plus de libertés démocratiques, notamment par la Ligue tunisienne des droits de l’homme ou l’Association tunisienne des femmes démocrates (interdite cette année par le nouveau régime, geste emblématique s’il en est). Mais elles venaient aussi de syndicats ouvriers, parfois indépendants quoique le plus souvent affiliés à l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), malgré une direction bureaucratique tout autant intégrée à l’appareil d’État que la CGT ou la CFDT en France.
En 2008, une explosion sociale dans la région minière de Gafsa avait préfiguré la révolution. La jeunesse travailleuse s’était soulevée par des grèves dans les secteurs public et informel et par des sit-in et campements de chômeurs devant la direction de la compagnie des phosphates, pour protester contre le clientélisme et exiger des emplois pour tous. C’est bien la classe ouvrière qui a le plus œuvré au renversement de la dictature.
Une ébullition sociale canalisée par la collaboration de classe
Loin d’être le terme de la contestation, la chute de Ben Ali a ouvert une période intense d’activité ouvrière, avec des grèves sectorielles, y compris dans le privé, et une vague de syndicalisation à l’UGTT (en dépit des bureaucrates qui voyaient d’un mauvais œil ces travailleurs « illettrés et islamistes »). Cette activité foisonnante se concentrait régulièrement en protestations nationales à caractère directement politique, organisées par des jeunes chômeurs sous le mot d’ordre de l’emploi et de la démocratie : il fallait « dégager tous les petits Ben Ali » et « ne pas se faire voler la révolution ».Du côté de la bourgeoisie petite et grande, il s’agissait au contraire d’en finir au plus vite avec l’agitation. « Retour au calme ! », « Au travail pour redresser le pays ! » étaient les mots d’ordre de ceux qui se prétendaient « révolutionnaires », y compris les anciens ministres de Ben Ali.La gauche syndicale ou politique (nassériste, stalinienne, maoïste, dont Hamma Hammami, figure de la lutte ouvrière contre la dictature qui a passé des années en prison), s’est regroupée dans un « front populaire » qui a appuyé la « transition démocratique ». Le « quartet du dialogue national », qui regroupait le grand patronat, l’UGTT et organisations petites-bourgeoises démocrates, a œuvré pour un retour à l’ordre qui n’a bénéficié qu’aux plus riches. Une fois les aspirations ouvrières étouffées, la bourgeoisie « démocrate » n’avait plus aucun rapport de forces face au grand patronat autoritaire incarné aujourd’hui par le régime de Sayed.
Raphaël Preston