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Libye, Syrie : le chaos plutôt que la révolution

En Libye et en Syrie, la perspective du renversement des dictatures, respectivement celles de Mouammar Kadhafi et de Bachar el-Assad, a donné lieu à une répression brutale et à des guerres civiles, prétextes aux interventions de puissances régionales et mondiales.

En Libye : une tentative de choisir le nouveau pouvoir

En mars 2011, les bombardements de l’Otan en Libye ne visaient pas (seulement) à éliminer le témoin gênant des affaires libyennes du président Sarkozy, l’un des promoteurs de l’opération, mais surtout, pour les États-Unis, la France et le Royaume-Uni, à éviter qu’une dictature de plus soit renversée par sa propre population, mettant en avant ses revendications sociales.

Après avoir reversé et abattu Kadhafi, la coalition plaçait au pouvoir un Conseil national de transition (CNT), présidé par Moustafa Abdel Jalil, encore ministre de la Justice de Kadhafi un mois plus tôt, composé d’officiers, chefs tribaux, universitaires et hommes d’affaires, que quelques intellectuels médiatiques avaient présenté en Occident comme suffisamment légitime pour prendre et exercer le pouvoir. Les États-Unis d’Obama avaient dégelé en sa faveur des centaines de milliards de pétrodollars bloqués depuis plusieurs années, pendant que le Qatar distribuait 200 000 kalachnikov à des pouvoirs locaux prêts à créer des milices.

La guerre menée par l’Otan a empêché la révolte sociale et encouragé les rivalités entre milices pour savoir qui deviendrait le nouvel interlocuteur préféré des impérialistes.

Ces rivalités ont plongé le pays dans le chaos d’une nouvelle guerre de 2014 à 2020 : à l’Ouest, le gouvernement de Tripoli était aux mains d’une coalition proche des Frères musulmans et du Qatar, représentant la « nouvelle élite », considérablement enrichie depuis 2011 ; à l’Est, le gouvernement de Tobrouk représentait l’aile plus modérée et libérale, soutenue par les États-Unis, l’Union européenne et la Russie.

Si la « communauté internationale » est parvenue à imposer un gouvernement unifié en 2020, sous la direction d’un Premier ministre « de transition », l’homme d’affaires Abdelhamid Dbeibah, ce n’était pas par compassion pour la population touchée par les violences, l’envol des prix ou l’arrêt des services publics, mais parce qu’en plus de rendre impossible l’exploitation des hydrocarbures, la guerre civile favorisait la circulation des armes et des groupes armés au Sahara et au Sahel. Le pays n’en est pas moins toujours en proie aux milices armées et aux conflits entre les deux clans.

Syrie : un soulèvement dépossédé

En Syrie, le soulèvement de 2011 s’est structuré en comités locaux et même en coordination, mais sans moyens matériels, programme et stratégie définis. La réponse du régime a été l’emprisonnement de militants démocrates et la libération de salafistes qu’il avait lui-même emprisonnés quelques années plus tôt, afin de pousser à une guerre civile confessionnelle, alimentée par des groupes « djihadistes » liés au Qatar, aux Émirats arabes unis ou à la Turquie.

Comme en Libye, les forces libérales démocratiques bourgeoises, en grande partie en exil, se sont organisées en conseil de transition et ont lancé un appel à l’Otan. Ce qui était impossible sans entrer dans une confrontation directe avec la Russie, alliée indéfectible d’Assad.

Les classes populaires ont rapidement été dépossédées de leur révolte, écrasée par le régime ou les milices liées à la Russie, à l’Iran et au Hezbollah libanais, confisquée par les groupes armés, dont Al-Qaïda et Daech. Et lorsque les bombardements de la coalition internationale ont pu faire fuir ces derniers, c’était le plus souvent pour qu’Assad reprenne le contrôle.
Sa chute éclair en décembre 2024 a été une surprise, et en partie l’œuvre de la Turquie, qui tient à contrôler le nord du pays pour neutraliser l’influence des Kurdes de Syrie, alors que la Russie, embourbée en Ukraine, réduisait son soutien et que le Hezbollah, affaibli par les attaques israéliennes au Liban, se retirait. Le nouveau président Ahmed al-Charaa, ancien d’Al-Qaïda, a été adoubé par toutes les grandes puissances. De diable terroriste, il est soudain devenu allié respectable et a obtenu une première levée des sanctions financières, dans l’espoir qu’il réussisse à imposer sa dictature au peuple syrien qui a déjà tant souffert.

Jean-Baptiste Pelé

 

 


 

 

Janvier-février 2011, le printemps arabe — Sommaire du dossier