
Le 29 janvier, le Sénat a voté une proposition d’abroger la loi Hulot pour les territoires d’outre-mer (ce qui reste des colonies françaises). Cette loi, votée en 2017, interdisait « la recherche, d’exploration, d’exploitation des hydrocarbures » en France et donc par extension à ces territoires dits « d’outre-mer ». Sauf que, s’il n’y a pas beaucoup de pétrole dans le sous-sol hexagonal, il y en a dans ces territoires.
Le coup de force de Trump au Venezuela, approuvé aussitôt par Macron, même si, bombant du torse, il en a ensuite critiqué l’inélégance, a-t-il fait des jaloux ? L’occasion était trop belle, et c’est sur proposition du sénateur de Guyane, président du groupe macroniste au Sénat, avec les voix de toute la droite, que la Guyane devrait s’ouvrir aux trusts pétroliers. L’affaire n’est pas encore bouclée mais les lobbies sont en marche.
Un bel exemple d’internationalisme… capitaliste
Car les nappes de pétrole ne respectant pas les frontières, il y a du pétrole dans les territoires voisins du Venezuela, autrefois connus comme « les Guyanes », et au large de leurs côtes.
Le Guyana, ex-colonie britannique, semble à l’avant-pointe des acquisitions. On y retrouve la fine fleur des rapaces du pétrolier : Repsol d’Espagne, Tullow d’Angleterre, JHI Associates du Canada, Total bien sûr, et ,en chef de file, l’américaine ExxonMobil. Au large du Suriname, ex-Guyane hollandaise, les plateformes pétrolières poussent ; TotalEnergie, la compagnie malaisienne Petronas, Quatar énergie, et PetroChina devraient sortir d’ici deux ans les premiers barils.

En Guyane française, cela fait quelques années que les élus « ultramarins », plus représentants des intérêts de l’État français que de la population guyanaise, souhaitent l’abrogation de cette loi. Et Total avec, bien sûr.
Du pillage tricolore
Pour la France, il est question, déjà, de garder sous la main la Guyane française, où se trouve le centre spatial et la Légion étrangère, dont les « ultramarins » défendent la politique. Total a signé des accords de participation d’exploration des réserves pétrolières du Guyana en 2018, à Canje, Kanuku, et dans le bloc Orinduik avec option d’achat, puis, plus récemment c’est au Suriname avec le projet GranMorgu. L’abrogation de la loi Hulot permettrait au magnat du pétrole français (et à d’autres !) d’avoir un accès privilégié à l’espace maritime.
Des rivalités régionales ?
L’offshore au nord-est du continent n’a pas seulement ravivé les convoitises des grandes puissances telles que la France ou les États-Unis. En 2023, le Venezuela réclamait l’annexion du territoire du Guyana d’Equissibo (la partie est du Guyana) pendant que le Brésil, lui, allait tenter plutôt de renforcer ses liens économiques avec la Communauté caribéenne (Caricom). Mais les deux ont peine à pouvoir contester les grandes puissances : cette fuite en avant de la part de Maduro il y a quelques années l’a isolé des États de la Communauté caribéenne, le Brésil, lui, n’a pas encore réussi à séduire ses voisins. Les classes dominantes du Guyana ont plutôt choisi de se rapprocher d’ExxonMobil et derrière l’État américain, le suzerain le plus fort.
Des richesses, mais des populations qui pâtissent
À part le gaz et le pétrole, c’est aussi le commerce du bois, des minerais comme l’or, le bauxite, parfois du diamant que l’on retrouve dans la région. Ce sont surtout les entreprises étrangères qui profitent de leur exploitation et de la main-d’œuvre peu chère. En Guyane française, au Guyana ou au nord et nord-est du Brésil, entre 45 %-50 % des populations vivent sous le seuil de pauvreté. Les mieux lotis sont ceux qui travaillent dans l’industrie ou migrent vers les grandes villes pour trouver un emploi. Les populations les plus précaires, elles, traversent les frontières pour trouver du travail ou faire commerce autour des grandes exploitations ; parfois en tant qu’ouvriers agricoles, souvent dans l’économie illégale et informelle autour des minerais dans la jungle. Ce faisant, ces travailleurs s’exposent à l’empoisonnement par le mercure ou le cyanure (produits communs dans les régions où les orpailleurs s’installent) ou encore à la violence potentielle de gangs, ou les armées des différents États.
Les bourgeoisies locales collaborent très bien avec les entreprises étrangères pour piller les richesses, tout en alimentant la xénophobie vis-à-vis de leurs voisins. Même dans des petits pays lointains comme la Guyane, le Guyana et le Suriname, on voit exploiteurs se coordonner. Les wrokomans1 et mizérés de la région auraient tout intérêt à s’associer contre ceux-là.
Simon Lery
1 Wrokoman = travailleurs en créole guyanais.