
Désertons, de Jeanne Mermet
Les Liens qui libèrent, 2025, 16 €
« Jeunes diplômé·es, nous étions parti·es pour des carrières promettant confort et privilèges, en échange de notre loyauté à la classe bourgeoise dominante. Nous avons déserté, car nous refusons ce rôle de complice. » — Tribune collective de collectifs de « déserteurs », 2023
Jeanne Mermet, polytechnicienne et ingénieure démissionnaire, analyse la « désertion des élites » : ce refus croissant, dans les grandes écoles, des carrières promises dans la haute administration ou les grandes entreprises. Ces jeunes diplômés, que l’autrice qualifie de « sous-bourgeoisie », rejettent leur rôle de rouage dans l’ordre capitaliste. Le phénomène s’est illustré lors de discours à l’occasion de cérémonies de remises de diplômes, comme à Centrale Nantes en 2018 ou AgroParisTech en 2022, où des étudiants affirmaient « bifurquer » plutôt que contribuer aux ravages sociaux et écologiques.
L’autrice distingue plusieurs formes de désertion : refus de participer à l’ordre dominant, quête de sens, ou tentative de « changer le système de l’intérieur ». Elle souligne les limites de cette dernière posture sans complètement la remettre en question : Mermet défend la « diversité des tactiques », principe cher aux autonomes selon lequel chacun lutte à sa manière, sans hiérarchie entre les modes d’action, finalement sans stratégie réelle.
L’essai s’intéresse aussi à ceux qui rompent réellement avec leur rôle de courroie de transmission des intérêts bourgeois. Le malaise social qui touche les ingénieurs touche une couche favorisée de la population qui n’adhère plus à l’avenir que prépare le capitalisme. L’ouvrage file la comparaison entre « guerre au vivant » et « guerre tout court », entre le rôle actuel des ingénieurs dans la destruction de la planète et celui qu’ont eu par le passé des élites scientifiques ou techniques dans la préparation de guerres. Mais refuser d’être un rouage ne suffit pas, il faut combattre le système. Mermet invite à rejoindre des collectifs de lutte et à construire des espaces en marge — ZAD, tiers-lieux, collectifs, teufs… — tout en maintenant un lien avec la société pour l’influencer.
Désertons éclaire le rôle ambigu de ces couches inférieures de la bourgeoisie, mais pèche par manque d’ancrage dans une véritable analyse de classe. Si la société y est parfois analysée sous l’angle de l’affrontement entre exploiteurs et exploités, au moment de discuter des perspectives, le prolétariat s’efface derrière la figure d’une « élite » à retourner contre la classe dominante, un « ventre mou » qu’il faudrait « muscler » pour faire plier la bourgeoisie.
Pour Marx, « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Si toutes les bonnes volontés et compétences seront utiles à la construction d’une nouvelle société, il n’y a pas de conciliation possible entre les intérêts de la classe possédante et ceux du prolétariat, ni de troisième voie entre les deux classes.
La solution à cette absence de perspective propre pour les couches de la société intermédiaires entre exploiteurs et exploités, des militants du mouvement ouvrier l’ont trouvée : de nombreux intellectuels issus de la bourgeoisie (comme Friedrich Engels) ont construit les outils qui permettront de renverser le capitalisme, en ralliant le prolétariat et en se mettant au service des partis ouvriers. Cette perspective reste toujours d’actualité !
B. Avelin