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Égypte : le sabre et le minaret pour étouffer la révolution

En 2024 et 2025, malgré la chape de plomb que l’armée a de nouveau imposée sur toute contestation, les mouvements de grève sont réapparus en Égypte. Des grèves spontanées, les syndicats indépendants qui avaient pu se créer dans les années qui avaient précédé le printemps arabe ou pendant, ayant été interdits, les militants pourchassés. Des grèves qui éclatent dans l’industrie textile ou chimique, les sucreries, les services publics… face à la hausse des prix, aux salaires amputés ou en retard. Des grèves souvent courtes, à cause des menaces de répression et des arrestations, mais qui imposent des concessions. Surtout quand elles touchent des secteurs primordiaux, comme la grève des 15 000 travailleurs de l’une des compagnies qui assurent le trafic du canal de Suez, qui a éclaté le 29 octobre dernier à Port-Saïd, ou les manifestations, 15 jours plus tard, des travailleurs de la compagnie des eaux qui alimente Le Caire.

On est bien loin de ce qu’ont pu être les grèves massives des dernières années du régime de Moubarak et de l’année 2011 qui, dans la foulée des manifestations de la place Tahrir, ont précipité sa chute. Mais malgré une répression du régime dictatorial du maréchal Sissi, la classe ouvrière se manifeste à nouveau. Un avertissement pour les possédants en Égypte et dans ce monde arabe où les révoltes savent être contagieuses.

Ouvrières du textile, travailleurs du canal du Suez, fers de lance de la chute de Moubarak

La révolte qui a mis fin au régime de Moubarak a éclaté le 25 janvier 2011 par une première manifestation place Tahrir, dans la foulée du renversement de Ben Ali en Tunisie. Mais le feu couvait déjà, avec les grandes grèves de l’industrie textile des années 2006-2008 notamment. C’est un « mouvement du 6 avril », lancé pour soutenir la lutte des ouvriers du textile de Mahalla, qui avait appelé au rassemblement, suivi par une occupation permanente de cette grande place centrale du Caire, malgré les tirs de la police, puis les hommes de main armés de bâtons ou de sabres, envoyés sur la place par le régime, pour tenter d’en chasser les manifestants.C’est l’explosion des grèves qui a eu la peau du régime : les 8 et 9 février, 6 000 ouvriers du canal de Suez cessaient le travail, occupant les arsenaux, suivis par les 24 000 travailleurs du textile de Mahalla et bien d’autres secteurs. Le 11 février, Moubarak démissionnait, transmettant le pouvoir au chef de l’armée, le maréchal Tantaoui.

De la dictature des islamistes au retour de celle, directe, de l’armée

Les grèves se sont poursuivi en 2011-2012. Mais sur le terrain politique, les promesses d’une nouvelle constitution et de nouvelles élections étaient là pour noyer la contestation. La « démocratisation » promise s’est limitée à une loi d’autorisation des grèves et des manifestations, à condition de ne pas gêner la production. Quant à l’élection, fin 2011, c’est le parti des Frères musulmans qui en a bénéficié, remportant 44 % des sièges (et un second parti islamiste 22 %). En mai 2012, son chef de file, Mohamed Morsi, était élu président. Ayant, par le contrôle des mosquées et de leurs œuvres sociales, une certaine aura dans les couches pauvres, et par leurs affaires et leurs « banques islamistes » une bonne assise, les Frères musulmans s’étaient gardés, bien qu’officiellement opposés à Moubarak, de participer aux rassemblements de la place Tahrir. Portés au pouvoir, leur collaboration avec l’armée, bénie par Washington qui voyait en eux un paravent protégeant l’armée des contestations, a permis d’assurer une transition. Ils s’y sont très vite déconsidérés en réprimant manifestations et mouvements de grève.

C’est au nom de la démocratie qu’à l’été 2013 le nouveau chef de l’armée, le maréchal Sissi, a commis son coup d’État. L’armée prétendait avoir été appelée par une pétition, dite Tamrod (rébellion), demandant le départ de Morsi, qui aurait recueilli 20 millions de signatures (un habitant sur trois si on ne compte pas les moins de 15 ans !), dont l’impression avait été financée par un grand patron du BTP. Le 30 juin, des manifestations étaient appelées dans tout le pays. Leur affluence montre à quel point le pouvoir des islamistes avait réussi à se faire haïr. Le 3 juillet, Sissi renversait Morsi pour s’arroger tous les pouvoirs. Même un syndicaliste comme le secrétaire de la fédération des syndicats indépendants, Efitu, fondée en janvier 2011, le cautionnait en acceptant un poste de ministre du Travail.« Ne soyez pas dupés en remplaçant une dictature religieuse par une dictature militaire », lançait dans un appel la militante Fatma Ramadan, l’une responsable de cette même fédération syndicale indépendante. Les travailleurs égyptiens ont bien des raisons de s’en souvenir.

Olivier Belin

 

 


 

 

Janvier-février 2011, le printemps arabe — Sommaire du dossier