
Depuis plus d’une semaine, les principaux centres kurdes de Syrie sont assiégés par les troupes d’Ahmed al-Charaa, djihadiste devenu « président par intérim » de la Syrie, sous le regard bienveillant des puissances occidentales. Alors que les autorités de Damas cherchent à dissoudre l’Administration autonome du Nord-Est syrien (AANES, l’administration de cette région, le Kurdistan syrien connu aussi sous le nom de Rojava) et ses forces armées (les Forces démocratiques syriennes, FDS) depuis leur arrivée au pouvoir, il y a plus d’un an, l’actuelle offensive d’al-Charaa a rapidement conquis les quartiers kurdes d’Alep, la seconde ville du pays, proche du Kurdistan syrien, ainsi que repris les territoires à majorité arabe à l’est de l’Euphrate que contrôlaient les FDS.
Comment expliquer la rapidité de l’offensive d’al-Charaa ?
L’avancée fulgurante des troupes d’HTC1 dans les territoires dirigés par l’AANES entre le 17 et 19 janvier n’est pas le seul fruit d’une victoire militaire mais aussi en grande partie de l’abandon de la majorité des soldats d’origine arabe des FDS, les chefs tribaux ayant fait le choix de soutenir l’offensive d’al-Charaa – après de nombreux mois d’approche par le pouvoir de Damas, mais aussi par des émissaires de la Turquie, du Qatar et de l’Arabie saoudite. Ces notables ont en effet une longue histoire de retournement de veste, après s’être alternativement allié avec le régime de Bachar el-Assad ou l’État islamique (EI)… avant de se convertir au « confédéralisme municipal ».
Mais le changement d’allégeance des chefs tribaux ne peut pas expliquer à lui seul la désertion de milliers de soldats d’origine arabe des FDS. En réalité, l’occupation militaire de ces territoires par les forces kurdes et ses alliés – au cours de la guerre avec l’État islamique – n’a jamais été véritablement acceptée par l’ensemble des populations. L’occupation de ces territoires à majorité non-kurde n’était pas l’objectif premier du PYD (organisation nationaliste kurde sœur du PKK de Turquie, à l’origine de la formation du « Rojava »), mais celle-ci était demandée par les Américains dans le cadre de la lutte contre l’État islamique. S’en est suivie la formation des FDS en octobre 2015, afin d’organiser des troupes arabes, chrétiennes, assyriennes autour des Unités de protection du peuple (YPG) dirigées par le PYD.
Les forces nationalistes kurdes avaient donc été amenées à diriger des territoires à majorité arabe, alors même que la lutte contre les cellules djihadistes soumettait (d’après les témoignages rapportés par la presse) ces populations à un état de guerre permanent, les forces des FDS n’hésitant pas à perquisitionner, arrêter ou enfermer celles et ceux soupçonnés d’appartenir ou soutenir les forces de l’EI – qui continuaient leurs attaques meurtrières contre les FDS et la population. Après la chute d’el-Assad, la mise en place d’une conscription obligatoire en octobre 2025, dans les territoires à majorité arabe sous leur contrôle2, en prévision d’un conflit avec le régime de Damas, avait de quoi alimenter le fossé entre le commandement kurde et les populations arabes qui pouvaient avoir quelques illusions dans l’arrivée au pouvoir d’al-Charaa, et dont celui-ci a profité.
Un accord signé sous la contrainte
À l’aide de la Turquie, al-Charaa maintient le siège de Kobané et Hassaké. Malgré la mise en place d’un « corridor humanitaire », les dizaines de milliers d’habitants, rejoints par des milliers de réfugiés, souffrent du manque d’eau, d’électricité, d’accès à Internet et d’approvisionnement.
Si les puissances occidentales ne souhaitent a priori pas un affrontement militaire d’envergure dans la région, elles ont donné leur feu vert à l’offensive d’al-Charaa début janvier, malgré leurs déclarations passées envers les « alliés » kurdes3. Les États-Unis et Israël considèrent le nouveau régime syrien comme un meilleur véhicule pour leurs intérêts au Moyen-Orient4 que le PYD ou le PKK, qui se réclament du socialisme (ce qui se discute) mais, surtout, ne leur sont pas directement soumis.
À l’heure où nous écrivons, les négociations continuent entre Ahmed al-Charaa et Mazloum Abdi, commandant en chef des FDS. D’après l’accord « global » signé entre les deux partis le 30 janvier, les forces kurdes doivent se réorganiser en trois brigades intégrées à l’armée d’al-Charaa, tandis que les forces de sécurité de ce dernier doivent investir le « centre des villes de Hassaké et de Kamechliyé ». Les forces kurdes seront-elles partiellement dissoutes et reléguées à la seule gestion des territoires kurdes, ou al-Charaa compte-t-il atomiser tout reste d’autonomie kurde, une fois sa position mieux consolidée ?
Un écrasement total et une dissolution des forces autonomistes kurdes serait un recul démocratique pour l’ensemble des populations de Syrie, indépendamment de ce que l’on pense de la direction nationaliste du PYD, qui n’a jamais hésité à réprimer ses propres opposants (kurdes ou arabes) dans les régions qu’elle contrôle. L’offensive actuelle d’HTC s’accompagne d’une véritable campagne anti-kurde dans le pays et la signature d’un « décret présidentiel » reconnaissant les droits nationaux kurdes n’est qu’une manœuvre : le régime HTC entretient une propagande anti kurde intense, par exemple à travers le ministère de l’Intérieur syrien qui intime aux mosquées sunnites syriennes de célébrer l’offensive en cours. Mais plus largement dans l’ensemble du pays, depuis un an, le régime HTC cherche à terroriser l’ensemble de la population, à commencer par les Alaouites (massacrés par milliers en mars 2025) et les Druzes (attaqués en juin dernier) et une victoire politique ou militaire d’HTC signifie un renforcement de la dictature d’al-Charaa, et des impérialistes derrière lui, dans un Moyen-Orient en ébullition sociale.
Face aux projets impérialistes, la solidarité internationaliste des travailleurs
Les images dramatiques de ces derniers jours rappellent à tout le monde que les puissances régionales ou impérialistes n’utilisent le peuple kurde et les organisations revendiquant sa représentation que pour leurs propres intérêts, comme elles l’ont fait un temps en Syrie pour s’en servir d’hommes de troupe dans la lutte contre l’État islamique avant de les lâcher à nouveau entre les mains de la nouvelle dictature qui s’est mise en place… Cela fait plus d’un siècle que cela dure ! La politique purement nationaliste portée par le PYD en Syrie, mais aussi le PKK en Turquie, de tentatives d’accords avec telle ou telle puissance régionale pour tenter d’échapper à l’emprise des gouvernements qui dominent leur région n’est qu’un piège pour la population kurde elle-même. C’est, contre les gouvernements en place et contre ces grandes puissances qui font leur jeu dans la région, par des mobilisations en lien avec les travailleurs kurdes par-delà les frontières, en Turquie, Iran, Irak, mais aussi leurs liens avec les travailleurs de ces pays, où les Kurdes eux-mêmes sont une part importante de la classe ouvrière, notamment en Iran ou en Turquie, que le droit à l’existence des Kurdes, la fin de la ségrégation, et aussi les droits nationaux des autres minorités du Moyen-Orient peuvent être obtenus.
De nombreuses manifestations ont eu lieu en Europe et en Turquie pour dénoncer l’agression contre les populations kurdes en Syrie et la complicité des puissances impérialistes. En Turquie, le DEM, lié au PKK, a notamment organisé d’importantes manifestations vers la frontière turco-syrienne afin de lever le siège de Kobané. Ici, différentes forces européennes organisent des caravanes afin d’exercer une pression diplomatique et éviter un bain de sang. Nous appelons à participer aux différentes initiatives et manifestations du week-end à venir. Afin d’affirmer notre solidarité avec les populations kurdes, mais aussi pour défendre nos perspectives communistes révolutionnaires pour l’ensemble des travailleurs et travailleuses du Moyen-Orient.
Stefan Ino
1 Hayat Tahrir al-Cham, organisation islamiste dirigée par Abou Mohammed al-Joulani, connu sous son nom de al-Charaa depuis sa prise de pouvoir en janvier 2025. Officiellement, les milices d’HTC ont été intégrées à l’armée syrienne.
2 Une préparation militaire jugée nécessaire par les forces kurdes, qui ont observé pendant un an les troupes d’al-Charaa massacrer des milliers d’alaouites et druzes.
3 En même temps que les diplomates français assuraient leur soutien aux Kurdes, Macron écrivait à Trump qu’il était « totalement aligné » avec celui-ci.
4 L’offensive d’al-Charaa a comme « opportune » conséquence pour les États-Unis le départ des troupes russes de Qamischli, bien que Poutine soutienne le nouveau régime syrien dans son processus de « restauration de l’intégrité territorial [de la Syrie] ».