
Au 54e congrès confédéral de la CGT, du 1sup>er au 5 juin à Tours, le rapport d’activité a été approuvé à 80%, et Sophie Binet a été réélue à la tête de la confédération. Pas de surprise : il s’agissait d’un congrès sans enjeu majeur, qui se déroulait sans mobilisation importante dans la classe ouvrière. Contrairement au congrès précédent où, alors que les cendres de la mobilisation des retraites étaient encore chaudes, différentes parties de l’appareil s’étaient affrontées, où le rapport de la direction sortante avait été rejeté par les délégués, contraignant cette dernière à renoncer à la candidature de celle qui devait succéder à Philippe Martinez, Marie Buisson, pour choisir, dans l’improvisation, de mettre en avant Sophie Binet.
Marie Buisson est une enseignante, ce qui rompait déjà avec la tradition cégétiste de choisir un secrétaire général issu de l’industriet. Le choix de Sophie Binet, ex-CPE dans les lycées, dirigeante de l’Union des cadres CGT, allait dans le même sens, rompant tout autant avec la tradition de la CGT.
Il ne faut donc pas s’étonner qu’une congressiste, travailleuse précaire de l’Éducation nationale en tant qu’accompagnante d’élèves en situation de handicap (AESH), soit montée à la tribune pour dénoncer la composition de la Commission exécutive confédérale, où il n’y a plus désormais que 26,7 % d’ouvriers et d’ouvrières.
Sophie Binet s’est félicitée de la présence au congrès des dirigeants des autres centrales syndicales, hormis celui de FO, expliquant que « l’unité » est un des « ingrédients » indispensable aux « victoires »… « L’unité syndicale » était bien là, pendant le mouvement des retraites, mais la victoire n’a pas été au rendez-vous ! L’unité syndicale, en réalité l’unité des appareils, a toujours été plus un moyen de freiner les mobilisations et que de les approfondir. C’est vrai de la politique de la CGT dirigée par Sophie Binet, cela l’était tout autant quand Martinez était aux commandes : pendant tout le mouvement des retraites, Martinez avait tenu à laisser au premier plan Laurent Berger, le dirigeant de la CFDT, porte-parole de facto de l’intersyndicale, alors que tous les militants CGT pouvaient constater dans les mobilisations et les cortèges le caractère maigrelet des cortèges CFDT.
Il s’agit donc bien d’une orientation. Derrière le jargon cégétiste, le « syndicalisme rassemblé ». se cache la volonté très ancienne de l’État et du patronat de voir regroupés les syndicats en une grande confédération dont la direction se tiendrait d’autant plus loin de la « base » qu’elle dépendrait davantage de la place, et des moyens, que lui laisseraient gouvernement et patronat.
Plusieurs interventions de congressistes ont rappelé que cela ne passe pas auprès de tous les militants, en particulier les plus anciens, habitués à un autre discours dont ils pensent qu’il représentait une autre politique. « La lutte de classe […] disparaît trop souvent de nos discours » a dénoncé une responsable de la fédération de la Chimie, très applaudie, après avoir rappelé que ce n’est que du bout des lèvres que la CGT s’était rallié à l’appel populaire à la mobilisation du 10 septembre 2025, privilégiant la journée du 18, mise en concurrence avec celle du 10, alors que l’une aurait pu appuyer l’autre. Un responsable des Ports et Docks a souligné, lui aussi sous les applaudissements, que « la coordination des luttes entre fédérations, entre bastions, n’a pas été faite » lors du mouvement des retraites. De nombreuses interventions de délégués appartenant à des fédérations bien « dans la ligne » ont fustigé le prétendu « dialogue social »,, réclamant une stratégie nette de lutte à déployer dans l’urgence. Rapport de force, lutte de classe, coordination des luttes au niveau confédéral pour organiser une vraie riposte : autant de questions et d’interpellations de la direction restées sans réponse.
La crise qui s’annonce va susciter de la colère dans le monde du travail. On en a les prémisses avec les quelques frémissements qu’il y a sur les salaires. La « stratégie » d’éteignoir des Sophie Binet et autres Marylise Léon mènerait, comme à l’accoutumée, à l’échec. Mais la colère pourrait bien s’organiser, malgré ces directions, et les militants contestataires auront alors la possibilité d’accorder leurs paroles et leurs actes s’ils mettent leurs compétences au service de mouvements dirigés par les travailleurs eux-mêmes.
9 juin 2026. Régine Tournier et Jean-Jacques Franquier