Nos vies valent plus que leurs profits

Crise climatique, bétonisation des sols, agriculture intensive : des inondations dont l’origine est plus le capitalisme que la nature !

 

Alors que les cours d’eau qui ont provoqué des inondations catastrophiques dans l’ouest et le sud-ouest de la France ont retrouvé leur lit, le niveau de l’eau reflue lentement et un certain nombre de villes et de champs restent inondés. En cause, bien entendu, les fortes pluies qui ont saturé les nappes phréatiques. Ces phénomènes de fortes précipitations sont amenés à se répéter du fait du réchauffement climatique et des mesures d’adaptation sont indispensables pour que ces scènes de familles ayant tout perdu ne se répètent pas. Mais les pluies n’expliquent pas tout : en particulier, l’État s’est désengagé de la construction et de l’entretien des infrastructures nécessaires, comme il l’a fait dans la santé, l’éducation et les transports.

Les images de maisons encerclées par des eaux montant de plusieurs dizaines de centimètres, noyant mobilier et appareils électro-ménagers, se répètent. Après le nord et le sud-est, c’est maintenant l’ouest et le sud-ouest qui sont touchés. Les mêmes images de machines à laver, frigos ou canapés jetés dans les déchetteries se répètent depuis plusieurs années.

On pourrait se dire que l’État s’est dépêché de prendre des mesures pour pallier ces situations. De fait, il en a pris : il s’est progressivement déchargé sur les collectivités1 de la gestion des milieux aquatiques et de la prévention des risques d’inondation (Gemapi), sans pour autant transférer les moyens nécessaires. Interrogée sur cette charge pour les collectivités, la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, a répondu : « On les a autorisées à lever une taxe, qui est de 40 euros par habitant et par an. » Autre façon de dire : que les populations payent et se débrouillent toutes seules pour ne pas être inondées. Tout au plus a-t-elle concédé le 23 février que le montant de cette taxe Gemapi devait être réévalué. Autrement dit, débrouillez-vous et taxez davantage si nécessaire.

Désengagement de l’État

De fait, le mauvais état des digues nécessiterait pour leur réparation une quinzaine de milliards d’ici 2036. Le long de la Garonne, de nombreuses digues ont cédé, aggravant la situation. De toute façon, les digues ne représentent pas une solution fiable et, surtout, adaptée à la multiplication d’événements climatiques de moins en moins exceptionnels : si une digue peut contenir une montée des eaux, sa rupture provoque une submersion bien plus grave que l’inondation elle-même. Pour l’ingénieure hydrologue Charlène Descollonges, citée par Mediapart2, « certaines [digues] ont encore leur raison d’être, elles doivent continuer à être surveillées et entretenues. D’autres doivent au contraire être délaissées pour laisser un espace de liberté aux rivières, afin de leur donner la possibilité de déborder en aval ». La montée périodique des eaux est un phénomène naturel qui peut tout à fait ne rien avoir de catastrophique si elle est prise en compte, en particulier dans les plans d’urbanisation, mais aussi dans l’architecture même des villes.

« À partir des années 1990, les digues ont commencé à devenir des ouvrages de moins en moins adaptés et entretenus, notamment à cause de la déprise agricole et de leur invisibilisation dans le paysage au fil du temps », explique la géographe Magali Reghezza-Zitt, citée dans le même article de Mediapart. L’abandon des cultures dans des zones difficiles d’accès, peu adaptées à l’agriculture intensive, la bétonisation des sols aux abords des agglomérations s’ajoutent au manque d’entretien.

L’État marche à reculons !

Alors que la Charente-Maritime a été particulièrement touchée par les dernières inondations – les images de Saintes sont particulièrement significatives –, sa capitale, La Rochelle ne l’a pas du tout été. La Rochelle est pourtant en bord de mer et donc impactée par les grandes marées qui, en ralentissant l’écoulement des cours d’eau, ont contribué à aggraver la situation. Les marais qui absorbaient les trop-pleins d’eaux ont disparu mais la ville est dotée d’un système de déversoirs et d’écluses permettant d’évacuer les eaux à marée basse. Un système qui ne peut sans doute pas être utilisé partout, mais qui prouve que l’adaptation au cas par cas est possible et exige tout le contraire d’un désengagement financier de l’État.

Neuf des dix années les plus chaudes jamais enregistrées en France l’ont été depuis 2010. On voit à quel point les événements météorologiques que le pays vient de connaître risquent de devenir la norme. Il y a un an, la ministre de la Transition écologique d’alors lançait un « Plan national d’adaptation au changement climatique ». Mais sans grands moyens et, de toute façon, les études nécessaires, par exemple les relevés cartographiques, ont déjà pris du retard. L’objectif « zéro artificialisation nette » (ZAN) de la loi climat et résilience adoptée en 2021 est en panne, régulièrement remis en cause – l’an dernier encore par un projet de loi du Sénat. La diminution de 50 % de l’artificialisation des sols d’ici 2030 a été repoussée à 2031 ce qui laisse présager que l’objectif « zéro » en 2050 relève du vœu pieux. De toute façon, il ne suffira même pas de ralentir la bétonisation des sols : il faudrait « débétoniser » pour désimperméabiliser, planter des arbres au lieu de faire des coupes claires dans les forêts. Et mettre en place une architecture urbaine différente.

Des solutions antinomiques au chaos capitaliste

Le développement urbain a multiplié les surfaces imperméables et les réseaux d’évacuation ne suffisent plus à empêcher les débordements, amenant parfois les eaux usées à se déverser directement dans les rivières. Des réponses existent à cette situation. Toutes passent par une réduction des surfaces imperméabilisées. Dans les années 2000, l’architecte chinois Kongjian Yu a développé l’idée de « ville perméable », ou « ville éponge ». Outre les possibilités de régulation des débordements des cours d’eau, cela permettrait de « rafraîchir » les villes lors des fortes chaleurs estivales : l’infiltration des eaux et la végétalisation des zones densément peuplées permet en effet une « transpiration » des arbres, évaporation contribuant à rafraîchir l’atmosphère. C’est ce qui est à l’origine du concept de « cour oasis » lancé en 2017 pour les cours de récréation des écoles parisiennes.

Les modèles d’urbanisation ne sont pas seuls en cause. Dans les campagnes, les méthodes imposées par le capitalisme à l’agriculture ne sont pas en reste. Charlène Descollonges, déjà citée, rapporte que « les chambres d’agriculture de l’Aube et de la Haute-Marne ont révélé que, sur des parcelles où étaient pratiquée une agriculture de conservation des sols, les champs, qui contenaient une à deux tonnes de vers de terre par hectare pouvaient absorber 160 à 360 millimètres de pluie par heure. Là, il est tombé en France sur plus d’une trentaine de jours jusqu’à 400 millimètres d’eau… Avec des méthodes agricoles moins intensives, on aurait pu atténuer le ruissellement des eaux ». Mais il y a bien d’autres aberrations qui pourraient être corrigées, ne serait-ce que rétablir les méandres des rivières supprimés pour faciliter la navigation et gagner des terres agricoles, mais privant les débordements de zones capables de les absorber – et, de surcroît, nuisibles à la biodiversité. Les angles pour s’attaquer aux conséquences du dérèglement climatique sont aussi nombreux que les pratiques mortifères du capitalisme !

Le dérèglement climatique a des causes connues : un développement industriel faisant passer les profits des capitalistes avant les besoins, avant le respect du vivant, des humains comme de l’environnement. Le développement anarchique d’un capitalisme cherchant à échapper à toute contrainte, à tout plan, engendre crises, dégradations, migrations et guerres.

Il faudrait bien sûr commencer par interrompre les processus conduisant à la pollution massive et la fabrication continue de gaz à effet de serre pour enrayer la crise climatique. Et, en attendant que cette crise soit enrayée, adapter villes et campagnes aux conditions climatiques prévisibles. Autant de choses que la bourgeoisie et les gouvernements à son service ne risquent pas de faire, attachés qu’ils sont à protéger le chaos capitaliste.

Jean-Jacques Franquier

 

 
1  La compétence pour cette gestion a été transférée aux collectivités en 2014 et est devenue effective en 2018. En 2024, l’État a aggravé la situation en transférant la gestion des digues domaniales, soit 650 kilomètres.

2  Derrière les crues, le terrible déficit d’adaptation de la France, Mediapart, 24 février 2026