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L’îlot 8 de Saint-Denis : dans le logement aussi, le capital veut détruire le social

Dans les années 1970 et 1980, des architectes inspirés par le socialisme ont voulu ancrer du « commun » dans des villes qui isolaient de plus en plus les ouvriers. Ces tentatives se heurtent aujourd’hui à la propriété privée et aux logiques sécuritaires de l’État, comme l’illustre le projet de transformation d’un ensemble de logements sociaux de Saint-Denis, provoquant la colère de ses habitants depuis déjà dix ans.

Un patrimoine collectif menacé

Il s’agit de l’îlot 8 de la ZAC de Saint-Denis, un ensemble de 184 logements sociaux et nombreux commerces, en plein centre-ville, signé Renée Gailhoustet. Architecte française et sympathisante
du PCF, elle a cherché à fournir aux plus précaires des logements uniques, diversifiés, grands et lumineux, systématiquement dotés d’une terrasse ou d’un jardin. Plus que ce qu’on peut espérer dans la plupart des logements contemporains ! Ils s’accompagnent d’espaces extérieurs de rencontres – placettes, escaliers, passerelles, passages – créant une articulation fine et progressive entre espace public et privé. Une vision de la ville ouverte et vécue collectivement, à l’opposé du modèle « chacun chez soi ».

Depuis 2016, le bâtiment est l’objet d’un projet de « résidentialisation » porté par l’Agence nationale pour le renouvellement urbain (Anru) et le bailleur Plaine Commune habitat, soutenu par le précédent maire socialiste. Il prévoit la destruction d’escaliers d’accès à la dalle et des passerelles, la privatisation de courettes partagées et la clôture de tout le périmètre. Les habitants, réunis en collectif, s’opposent catégoriquement à ce projet.

Pourtant, une réhabilitation serait bien nécessaire. Après 40 ans de non-entretien du bâti, les infiltrations d’eau sont nombreuses et les terrasses dégradées. Les logements sont insuffisamment isolés pour faire face aux canicules et à l’hiver, induisant des factures d’électricité élevées. Ce sont ces travaux que les habitants réclament et que l’Anru conditionne à la chasse aux petits dealers, quitte à dénaturer toute l’architecture et les usages collectifs qu’elle permet.

La mixité sociale, c’est bon pour les pauvres

La résidentialisation prévoit aussi l’ouverture en accès à la propriété – autrement dit, la vente – de la moitié des logements, au nom de l’introduction de « mixité sociale ». Une aubaine pour les riches rêvant de s’offrir un appartement de Gailhoustet, un drame pour les actuels locataires qui ne pourront pas racheter leur logement, qu’ils habitent parfois depuis 40 ans.

Dans un contexte de gentrification de la ville, accéléré par le développement du Grand Paris Express et des Jeux olympiques, l’îlot 8 est perçu par une partie de la bourgeoisie locale comme la relique d’un passé ouvrier de la ville, qu’ils voudraient déjà derrière eux. La mixité sociale a bon dos pour justifier l’arrivée des riches dans les quartiers ouvriers, les repoussant toujours plus loin. Mais quid de faire de la place aux pauvres dans les ghettos de riches du 16e arrondissement ou de Neuilly-sur-Seine ?

Si, à Saint-Denis, le nouveau maire LFI s’est engagé durant sa campagne à revenir sur le projet de résidentialisation, rien n’est encore joué. Et même si la nécessaire réhabilitation avait lieu dans un futur proche, elle devra se faire sous le contrôle attentif des habitants, contre un bailleur qui cherchera toujours la facilité via leur délogement et à réduire à tout prix les coûts de travaux.

Nina Karr