
Les rencontres internationalistes de Paris des 15, 16 et 17 mai ont regroupé des militantes et militants anarchistes, trotskistes, léninistes, de la gauche communiste de cinq continents. Cette quatrième édition se proposait de discuter le premier jour de l’intervention des révolutionnaires dans la jeunesse et les deux jours suivants des questions internationales, à propos de l’opposition aux guerres impérialistes et aux guerres sociales. Cette rencontre a été marquée par les interventions de militants d’Asie où le prolétariat est en expansion, bien évidemment de la guerre contre l’Iran, le tout avec l’ombre portée de la rivalité croissante entre les États-Unis et la Chine.
Implanter le communisme dans la jeunesse
La première journée abordait les discussions pratiques d’intervention des révolutionnaires sur les lieux d’études, de formation, les quartiers populaires. Avec une première série d’interventions suivies dans l’après-midi de réponses et d’échanges. Les différences d’échelle, de conditions de militantisme, de développement de la lutte des classes ont mis en lumière des expériences diverses, mais toutes portées par la polarisation sociale et la militarisation des sociétés.
Les camarades du RSO d’Allemagne et de la LCR du Japon ont abordé l’émergence de minorités significatives de la jeunesse qui se mobilisent contre la conscription militaire qui se profile, avec toutes les difficultés pour construire des mobilisations nationales avec des syndicats très réticents à s’engager.
Les camarades d’Izar sont intervenus pour souligner les caractères spécifiques de politisation de la jeunesse, et pas seulement scolarisée, qui en fait un secteur stratégique favorable à l’implantation des idées révolutionnaires. Dans le même sens, le GAM d’Allemagne (Ligue internationale socialiste) a posé la question de ne pas cantonner la jeunesse à un rôle de réservoir de recrutement, mais à lui appliquer des tactiques adaptées qui permettraient à de nouvelles couches de s’intégrer dans des organisations révolutionnaires minoritaires.
La camarade de l’IBT de Nouvelle-Zélande a insisté sur le rôle de la jeunesse dans les luttes démocratiques (questions de transidentité, éducation, prolétarisation) et la Ligue communiste internationale (Spartacist), en accord sur les interventions précédentes, a insisté sur la nécessité de prendre de la distance avec l’activisme afin de comprendre les défaites du mouvement ouvrier.
Frontline du Sri Lanka, Bir Kar de Turquie, le MST d’Argentine et le NPA-R ont développé ces discussions et ces éléments partagés, sur deux plans différents. D’abord sur le travail dans les lieux d’études et de formation professionnelle, par l’intervention directe ou via des organisations syndicales, ou légale permise par le régime d’Erdoğan, ou d’ONG pour le Sri Lanka. Avec deux difficultés militantes : lier cette périphérie militante aux noyaux révolutionnaires et articuler ce travail jeune avec la construction de l’organisation révolutionnaire.
Ensuite, le MST a évoqué la nécessité de réfléchir, dans le cadre de cette montée des périls, entre la poussée de l’extrême droite mondiale et la militarisation et les guerres, à impulser des rencontres internationales, et envisager des organisations anti-capitalistes larges à même d’accueillir une nouvelle génération. Lotta Comunista (LC), d’Italie, a pour sa part réaffirmé sa grille de lecture de la période, à savoir celle de la passivité sociale. Cela n’implique nullement pour les révolutionnaires une passivité dans l’intervention. Ainsi LC a exposé ses résultats de recrutement, significatifs, mais surtout de contacts avec des dizaines de milliers de discussions obtenues par un travail systématique de vente de presse, de porte-à-porte, de réunions de formation et d’organisation dans des cercles ouvriers et de bénévolat dans les quartiers qui permettent, selon l’expérience de ces camarades, de créer des liens et de mesurer l’engagement des jeunes qui se sont rapprochés.
L’arrivée de Lénine à Shanghai, le retour de Trotski à Téhéran
« Dieu a crée la guerre pour faire découvrir la géographie aux Américains. » Ce bon mot doux amer de Mark Twain est devenu un fil rouge pour les participants des conférences internationalistes. La première conférence a affronté la guerre en Ukraine, la deuxième la logique génocidaire en Palestine, la troisième l’émergence de la Chine et les dynamiques des luttes de libération nationale. Celle de 2026 a superposé ces points politiques aux analyses sur les tâches des révolutionnaires face au conflit grandissant entre les États-Unis et la Chine, et à la guerre au Moyen-Orient, en particulier en Iran.
L’expérience antimilitariste des anarcho-syndicalistes de Belgrade auprès des déserteurs russes et ukrainiens, leur organisation des travailleurs migrants, leur participation aux luttes de la jeunesse pour contester le régime serbe, donnaient un tableau vivant des réalités et des potentialités de la situation, bien au-delà des divergences sur les formes d’organisation du prolétariat. Au cœur de ces discussions, il y a les bilans à tirer sur le caractère révolutionnaire – actuel ou révolu ? – des dynamiques des luttes nationales, le caractère progressiste de tel ou tel régime dans son opposition réelle ou supposée au plus puissant d’entre eux : les États-Unis. Quelles expressions concrètes donner à la perspective du défaitisme révolutionnaire, à savoir transformer une guerre en guerre civile ?
L’écrasante majorité des délégations a repoussé les positionnements tendant à justifier « la défense de la Chine » face à l’impérialisme américain. La LCI (Spartacist) et l’International Socialist Alternative (Revolutionary) ont argumenté pour dénier à la Chine tout caractère impérialiste, en minimisant son caractère capitaliste, sans expliquer la formation de classes sociales modernes, en premier lieu celle du prolétariat mais aussi d’une bourgeoisie. Les objections ont été nombreuses, notamment sur le plan économique, mais aussi sur le terrain social, par des camarades chinois ayant bien des difficultés à militer sans espace public de discussion dans la jeunesse mais aussi dans les entreprises.
Les discussions sur la guerre au Moyen-Orient et la lutte des classes en Iran, tout comme celles sur la Chine, ont été incarnées par des expériences menées à l’intérieur de dictatures. La conférence a bénéficié de l’apport d’organisations militant en Iran : Mandjanigh et la Tendance marxiste révolutionnaire d’Iran.
Trois lignes de discussions ont traversé les échanges : comment analyser l’échec du nationalisme palestinien, kurde ? Quel sens concret donner à la perspective de défaite des États-Unis ? Et enfin les tâches des révolutionnaires en Iran. La question nationale est revenue sur la scène, mais en comparaison avec les rencontres précédentes, les discussions ont été plus fluides – sans évacuer les vraies différences – et les limites des mouvements de libération sont apparues plus clairement.
Détail piquant, alors que certains délégués américains ou européens valorisaient le caractère révolutionnaire de ces luttes, les délégués du Sri Lanka ont expliqué leur combat contre les oppositions entre Cingalais et Tamouls, mais aussi contre le nationalisme local opposé à l’union des travailleurs de l’Inde et du Sri Lanka. Avec ceux d’Iran, ils ont insisté sur le caractère de classe qu’il fallait mettre en avant de façon systématique face aux mobilisations interclassistes.
Autre point abordé, l’opposition d’une majorité des délégations au campisme, à savoir cette illusion qui consiste à imaginer des blocs militaires avec ce régime iranien récalcitrant, que d’ailleurs Trump veut maintenir en permettant la transition d’une république bourgeoise des mollahs à une république tout aussi bourgeoisie des Pasdaran.
Enfin, une discussion importante a été soulevée à propos de l’attitude révolutionnaire vers les autres classes que le prolétariat, une discussion qui ne fait que commencer. Cela rappelle en effet que, dans le cadre du développement des classes sociales modernes, le rôle du prolétariat est d’assumer les tâches des révolutions inachevées du passé : aucune fraction de la bourgeoisie n’est plus progressiste, désormais depuis… 1848 ! C’est la théorie de la révolution permanente de Léon Trotski et nous œuvrons à convaincre, par les discussions et le militantisme, d’autres courants, malgré la distance politique et les différences de traditions du mouvement révolutionnaire. Un appel sera proposé à la rentrée pour préparer une prochaine rencontre, nous l’espérons plus riche, plus large.
Liste des participants
Délégations ayant présenté des contributions écrites1 : 1 Anarcho-Syndicalist Initiative, Serbie ; 2 Gruppe Arbeiter:innen Macht, LIS, Allemagne ; 3 Bir Kar, Turquie ; 4 Brescia Anticapitalista, Italie ; 5 Committee for a Workers’ International, Grande-Bretagne ; 6 Contro Corrente, Italie ; 7 Controvento, Italie ; 8 Diethnismos, Grèce ; 9 Frontline Socialist Party, Sri Lanka ; 10 Gauche révolutionnaire, CWI, France ; 11 Une organisation de Chine ; 12 International Bolshevik Tendency, Grande-Bretagne/Nouvelle-Zélande ; 13 International Socialist Alternative (Revolutionary), USA ; 14 Internationalist Standpoint, Grèce ; 15 Izquierda Anticapitalista Revolucionaria, État espagnol ; 16 JRCL (Tankyu-ha), Japon ; 17 Libération communiste, Grèce ; 18 L’internationaliste, France ; 19 Lotta Comunista, Italie ; 20 Manjanigh, Iran ; 21 Marxist Unity Group, USA ; 22 MST – LIS, Argentine ; 23 NPA-Révolutionnaires, France ; 24 OKDE Spartakos, Grèce ; 25 Partito Comunista dei Lavoratori, Italie ; 26 Revolutionär Sozialistische Organisation, Allemagne ; 27 Revolutionary Communist International Tendency, Autriche ; 28 Revolutionary Left Party, Syrie ; 29 Rivoluzione Comunista, Italie ; 30 Socialist Horizon USA ; 31 International Communist League Spartacist, USA-Canada ; 32 Workers’ Liberty, Grande Bretagne ; 33 Workers Power, Grande Bretagne ; 34 Assemblée anarchiste de Kharkiv, Ukraine ; 35 Ligue socialiste, Ukraine ; 36 Novij Prometei, Russie ; 37 Révolution socialiste, Brésil ; 38 La Lutte, Pakistan ; 39 Congrès révolutionnaire permanent, Kenya ; 40 Speak Out Now, États-Unis ; 41 Organisation socialiste des Travailleurs, Argentine ; 42 Parti communiste indien (marxiste léniniste) Étoile rouge, Inde ; 43 Tendance marxiste révolutionnaire d’Iran, Iran ; 44 Hada Raïna, Algérie ; 45 Sinistra Anticapitaliste, Italie ; 46 Alternative libertaire, Italie ; 47 Socialist People Forum, Sri Lanka ; 48 Workers International Network, Grande-Bretagne
Des observateurs : 49 Aurora, Espagne ; 50 Courant ouvrier révolutionnaire internationaliste, Belgique ; 51 Lutte socialiste, Israël (qui n’a pu venir pour raisons militantes) ; 52 et 53 une organisation de Chine et une autre d’Allemagne ont participé mais ne veulent pas rendre publique leur participation du fait de leurs activités. Des camarades d’Algérie, du Maroc, du Kenya, du Pakistan, du Sri Lanka, du Nigeria se sont vu opposer un refus de l’État français malgré les garanties fournies de caution, d’assurance, et même du paiement des voyages par la solidarité militante.
Pour débattre, un système de traduction simultanée militant a été mis en place avec les camarades de Lotta Comunista : en anglais, allemand, arabe, castillan, français et italien.
Les contributions de notre courant2 en construction
Le NPA-R regroupe dans sa direction principalement deux minorités provenant des deux principales organisations trotskistes de ce pays à savoir Lutte ouvrière (L’Étincelle) et la Ligue communiste révolutionnaire (Anticapitalisme et révolution, A&R). Sur le plan international, quatre autres organisations collaborent étroitement dans une perspective commune : Speak Out Now ! des États-Unis, le RSO d’Allemagne, Izar de la péninsule ibérique, l’OKDE Spartakos de Grèce.
Le comité promoteur et les rencontres de Milan et Paris
Ce comité regroupe à l’origine des organisations italiennes issues d’une partie des traditions des oppositions de gauche formées il y a un siècle pour combattre la dégénérescence de la révolution d’Octobre en Russie. Il est composé des organisations : Associazione Marxista Rivoluzionaria Controvento, Contro Corrente, Lotta Comunista, Partito Comunista dei Lavoratori, Rivoluzione Comunista et Sinistra Anticapitalista. Ce comité originel a intégré le NPA-Révolutionnaires en 2024. Avec l’intégration du PCL à la Ligue internationale socialiste, cette tendance est devenue une des composantes majeures des rencontres. Depuis 2023, ce comité a impulsé tous les ans une rencontre internationale. Son propos n’est pas la déclaration d’une nouvelle internationale, ni une machine à produire des déclarations sans lendemain. Il s’agit de mettre en place un cadre de confrontations exigeantes, et de collaborations concrètes entre internationalistes, à la veille de chocs et d’affrontements inter-impérialistes directs.
1 Ces cahiers seront disponibles en pdf pour les militants du NPA-R et pour les abonnés de Révolutionnaires sur simple demande.
2 https://npa-revolutionnaires.org/conference-de-paris-2026/