
Samedi 20 juin au matin, des ouvriers du bâtiment découvrent sur leur chantier de construction à Narbonne le corps d’un jeune homme. Louis, 17 ans, a été passé à tabac la veille par cinq autres jeunes qui ont filmé et diffusé l’agression. Victime et agresseurs sont tous passés par les circuits de l’aide sociale à l’enfance (ASE). Louis meurt de ses blessures trois jours plus tard.
L’extrême droite tente depuis de surfer sur l’émotion suscitée par le drame, aidée en cela par la tante de Louis, assistante parlementaire d’un député RN du Var. Marine Le Pen et Jordan Bardella mobilisent leur rhétorique habituelle de « l’ensauvagement », du laxisme des institutions, du tout répressif (surtout quand ça concerne des pauvres !). Pas en reste, Gabriel Attal ressort son « choc de l’autorité ». Contre toute réalité, Zemmour et d’autres franges de l’extrême droite cherchent à rattacher l’événement à l’immigration et qualifient l’agression de « francocide », obligeant le parquet de Narbonne à communiquer rapidement qu’aucun élément ne pointe vers des motifs raciaux à l’agression.
Face au drame de la mort de Louis et la campagne qu’en fait l’extrême droite, nous donnons la parole à un camarade travailleur social dans l’ASE de Narbonne.
Avec tes collègues du travail social, quelles ont été vos réactions à l’annonce de la mort de Louis ?
Ça a été un choc, évidemment, mais on n’a malheureusement pas été surpris. On est quotidiennement confronté au manque de moyens et aux insuffisances des institutions à qui est attribuée la mission impossible de compenser une misère sociale de plus en plus répandue. On accompagne des enfants et des jeunes qui ont une vie chaotique, faite de violences subies et de traumatismes. Leurs besoins nécessiteraient à la fois beaucoup plus de présence et des soins médicaux.
Dans l’Aude, ça devient pratiquement impossible d’avoir accès à la pédopsychiatrie. On manque de famille d’accueil, on manque de lieux de placement. Des foyers d’urgence censés être des lieux de passage deviennent de fait des lieux de vie à moyen ou long terme. Des jeunes sont dirigés vers les foyers de jeunes travailleurs où le seul contact qu’ils ont avec l’aide sociale à l’enfance est la visite hebdomadaire de l’éducateur qui vient pour faire les courses.
Dans les dix années que tu viens de passer comme travailleur social sur la région, as-tu constaté des évolutions dans les conditions de prise en charge des jeunes en difficulté et dans tes conditions de travail ?
Le conseil départemental de l’Aude fait état pour l’année 2024 de 1500 informations préoccupantes parvenues à la cellule dédiée, dont 507 d’entre elles ont été avérées après vérification. Ce dernier chiffre est 48 % plus élevé qu’il ne l’était en 2020. Sur la même période le taux de recours aux placements d’enfants a augmenté de 8 %.
À mon niveau, ce n’est pas tant une augmentation du volume des prises en charge que je constate qu’une évolution dans leur profondeur et leur complexité. Pour schématiser, j’ai le sentiment qu’il y a dix ans, j’accompagnais des jeunes en difficulté et que maintenant c’est de plus en plus toute la famille qui est en crise et en souffrance, avec des parents confrontés au chômage, à la dépression… On a tendance à devenir le seul élément un peu stable de la vie du jeune et à tenter de tout compenser. J’ai déjà parlé du manque de prise en charge médicale, je rajoute que dans les conséquences pratiques des budgets austéritaires de l’État, il y a eu la suppression totale à Carcassonne d’un service de prévention spécialisée de rue. À Narbonne, les moyens vont diminuer sur la même prévention spécialisée. C’est moins de moyens pour l’aide sociale au global et ça prive de relais et de médiateur sur le terrain.
Une première manifestation sur le mot d’ordre de « Justice pour Louis » a rassemblé le 5 juillet un millier de personnes et s’est avérée être organisée par des groupes identitaires qui ont fait converger de tout le pays 300 de leurs membres. Comment ça a-t-il été vécu par les habitants de Narbonne ?
L’extrême droite a joué la confusion d’avec une marche blanche classique : les appels à manifester sur les réseaux sociaux comme sur les affiches collées à Narbonne étaient minimalistes et non siglés. Des gens sont venus habillés tout en blanc rendre hommage à Louis et n’ont compris qu’en cours de route qu’ils étaient dans une manifestation dont la tête de cortège proclamait « White lives matter », « défendons la jeunesse européenne » et lançait des slogans tels que « la France c’est nous », « Racailles partout, justice nulle part ».
Des gens que je connais étaient susceptibles de se faire avoir, de plus je sais les violences dont sont capables les groupes identitaires de la région : je me suis donc rendu aux abords de la manifestation. J’y ai croisé un collègue accompagnant des adolescents qui connaissaient Louis : après les avoir informés de qui était à l’organisation de la manifestation, ils ont décidé ensemble de ne pas y participer. À la fin de la manif ont eu lieu des prises de parole. J’ai vu les regards interloqués de personnes comprenant pour la première fois de la journée la couleur politique des organisateurs : beaucoup sont partis à ce moment-là.
J’ai également été témoin, directement ou indirectement, de deux agressions ce jour-là : une première au point de départ de la manifestation, devant l’hôtel de ville, où une femme a été très vivement prise à partie parce qu’elle portait un symbole de solidarité avec la Palestine. La police est intervenue et a sorti la dame de la manifestation. Une seconde, alors que la manifestation s’était déjà élancée : je croise sur le trottoir une dame voilée, visiblement choquée, qui me raconte que lorsqu’elle a voulu rejoindre le cortège, il lui a été dit qu’elle n’avait rien à faire là et qu’on lui avait craché dessus. Elle portait sur elle également un tour de cou aux couleurs du drapeau palestinien.
Un des aspects qui me frappe le plus dans l’opération politique de l’extrême droite, c’est qu’elle prive tout un tas de gens, y compris les premiers concernés, de grands rassemblements qui exprimeraient ce qu’ils ont sur le cœur. Les travailleurs et travailleuses sociaux sont auprès de jeunes qui ont connu Louis ou ses agresseurs, qui ont vu la vidéo de l’agression, qui ont su avant tout le monde ce qui s’était passé et ont prévenu les secours. Et il est compliqué pour eux aujourd’hui de se rassembler et de partager leur tristesse et leur indignation avec le reste de la population sans risquer d’être peu ou prou instrumentalisés par l’extrême droite, pire montré du doigt comme responsable de la mort de Louis.
Correspondants