Malgré la période des congés d’été, environ 500 salariés étaient rassemblés en assemblée générale le 16 juillet sur le parking de l’usine Roquette à Lestrem (Pas-de-Calais). En juin, la direction a annoncé un PSE de 310 emplois qu’elle justifie par des pertes sur l’exercice 2025 de 265 millions d’euros et le fort endettement du groupe. Mais le maquillage des comptes est grossier : l’entreprise a opéré une dépréciation d’actifs l’année dernière, ce qui plombe les résultats financiers. Mais « hors élément non récurrents et taxes associées, le résultat net s’établit à 70 millions d’euro » assure le communiqué de presse des états financiers du groupe.
Sa dette, elle, est creusée par l’acquisition de la branche pharmaceutique de l’entreprise américaine International Flavors and Fragrances (IFF). Une opération à 2,85 milliards de dollars qui traduit la volonté du groupe de réorienter son activité vers les solutions pharmaceutiques, une activité plus rentable que celle qu’elle réalise actuellement, historiquement centrée sur les produits végétaux. C’est d’ailleurs IFF qui porte la rentabilité du groupe. Les salariés sont sacrifiés sur l’autel d’une dette contractée pour accroître les profits du groupe.
La tâche d’essorer un peu plus les salariés en diminuant les effectifs est confiée à Thierry Fournier, ancien dirigeant de Saint-Gobain où il s’est fait un beau CV de licencieur. L’annonce sans concertation du PSE contraste avec les pratiques traditionnelles d’une entreprise paternaliste. C’est ce qui a convaincu la CFDT, quelque peu déstabilisée, d’employer un langage plus radical et d’ouvrir l’intersyndicale à la CGT.
Le combat des ouvriers
L’usine de Lestrem, crée en 1933, est le berceau du groupe Roquette. À force d’extension, elle ressemble aujourd’hui à une ville-usine de 3000 salariés, mordant sur trois communes. Un complexe industriel gigantesque qui donne une idée de la force des travailleurs. En l’occurrence, même une fraction de l’usine, comme les 500 grévistes rassemblés aujourd’hui, forme un bataillon menaçant pour le patronat. L’assemblée générale a permis aux syndicats de faire le point sur les discussions avec la direction. Elle donne surtout un aperçu de l’état d’esprit dans l’usine.
Les salariés savent qu’il y va de leur destin : personne n’est à l’abri dans cette contraction de plus de 10 % du personnel. Ici, même ceux qui travaillent depuis 37 ans « n’ont jamais vu ça ». Certains ont abrégé leurs vacances, la rage contre cette décision les empêchant d’en profiter. D’autres décalent des rendez-vous prévus en septembre, pour se rendre pleinement disponibles en cas de bagarre… Deux salariés profitent d’un tour de parole censé être dédié aux « questions-réponses » pour appeler à « tout bloquer ». S’ils sont applaudis et accompagnés de « il a raison », l’idée domine qu’il faut conserver l’unité syndicale et mener un combat « qui dure », donc lever la grève avant la négociation qui se tient le vendredi 17 juillet, et non la maintenir comme y appelait un salarié.
Perspectives d’un combat crucial pour la classe ouvrière
Le matin même, Stellantis annonçait la fermeture de l’usine de Douvrin pour le mois d’octobre. Magnesita (producteur d’acier) conduit un plan de licenciement qui projette de laisser 143 salariés sur le carreau. Dans ces deux entreprises de la région, le patronat a employé la même tactique : prendre les salariés à froid pendant les vacances et compter sur le fait que la décision infuse progressivement les esprits, provoquer l’angoisse puis la résignation par la lassitude de marathon de négociations.
Ce temps pourrait toutefois être mis à profit pour la bagarre, à condition que les éléments les plus conscients de l’épreuve de force qui se dessine s’organisent pour convaincre et impliquer leurs collègues dans la grève. C’est ce qui semble possible au vu de la rage de certains salariés qui n’ont guère confiance dans les perspectives du le dialogue social.
Les travailleurs doivent réfléchir et délibérer eux-mêmes sur la stratégie de lutte à mettre en place, celle-ci ne peut se limiter à revendiquer un protocole d’accord de méthode (proposition CFDT) dont le seul objet serait d’amener les salariés à consentir à la sauce à laquelle ils vont être mangés. Dans l’optique d’augmenter leur force, ils trouveront de précieux alliés non seulement dans les autres sites de Roquette (le site de Vecquemont à Amiens est notamment menacé de disparition) mais aussi dans toutes les entreprises, et elles sont malheureusement nombreuses, qui subissent des plans de licenciements ou de fermeture.
Correspondant
