
Le 3 juillet, le gouvernement de coalition entre sociaux-démocrates et conservateurs a annoncé le détail de la majorité des mesures prévues par un « package » de réforme annoncé de longue date. Sous le nom « Agenda 2030 », présenté comme une nouvelle version de « l’Agenda 2010 », refonte des retraites, assurances chômage et allocations sociales mise en place par les sociaux-démocrates et les écolos dans les années 2000, ces réformes présentent une attaque contre l’ensemble des classes populaires, en s’attaquant à la quasi-totalité des acquis sociaux du pays.
Une attaque générale…
L’une des mesures proposées qui a le plus fait réagir dans l’immédiat est l’interdiction de se porter malade en appelant son employeur, un arrêt devant dès lors être justifié par un médecin dès le premier jour dans toutes les branches. Parmi les autres mesures portant sur le droit du travail : la possibilité de reconduire des CDD jusqu’à six fois sans justification, ainsi que rompre des CDI contre des indemnités sans justification économique, et l’augmentation de l’impôt sur le revenu pour les « mini-jobs », petits boulots d’appoints desquels dépendent de nombreux salariés précaires, étudiants de familles populaires, ou retraités appauvris.
Pour les retraites, le gouvernement prévoit un recul progressif de l’âge d’entrée – déjà fixé à 67 ans par l’Agenda 2010 ! – jusqu’à potentiellement 70 ans, l’âge minimal pour une retraite à taux réduit augmenté à 64 ans, et la retraite anticipée à taux plein pour des salariés ayant complété 45 annuités abolie.
Le troisième grand axe concerne une réduction des dépenses de la sécurité sociale de 16,3 milliards d’euros, notamment en augmentant la part payée par les patients sur des médicaments et services remboursés et en réduisant la possibilité d’assurer gratuitement un conjoint qui ne travaille pas.
Cerise sur le gâteau, le gouvernement s’est fendu d’une loi interdisant spécifiquement l’expropriation de gros propriétaires immobiliers par une mairie. En 2021, un référendum pour l’expropriation des grosses entreprises immobilières avait obtenu une large majorité des voix à Berlin… avant d’être ignoré par la maire sociale-démocrate. Son application est mise en avant par le parti de gauche « radicale » Die Linke dans sa campagne des élections régionales et municipales de Berlin. Non pas qu’il existerait une réelle probabilité : si Die Linke risque bien de gouverner, ce ne sera pas seul, et même dans ce cas, la direction du parti a toujours su se montrer « responsable » devant les intérêts patronaux. Mais malgré tout, Merz a préféré rassurer ses amis du patronat immobilier.
Une grande partie de ces mesures confirment juridiquement des pratiques déjà courantes dans beaucoup d’entreprises, autant l’enchaînement des CDD que les pratiques abusives sur les arrêts maladie. Les réformes entérinent des pratiques patronales et des reculs sociaux. Et un gros morceau reste à venir : des réformes sur les conditions et notamment le temps de travail seront négociées avec la centrale syndicale quasi unique, le DGB. Mais la classe ouvrière a déjà une bonne idée de la sauce à laquelle elle sera mangée – il s’agit de poursuivre les attaques patronales dans de nombreuses négociations de branche contre la semaine de 40 heures et la journée de 8 heures, ainsi que de faire avancer la flexibilisation du temps de travail.
… dans un contexte de casse sociale de grande ampleur
Ce « package » de réformes intervient en même temps que la reprise de la casse sociale massive menée par les « leaders » du patronat allemand, l’industrie automobile et ses fleurons, les groupes Volkswagen et Mercedes. Même pas deux ans après le « compromis » vendu par le syndicat de la métallurgie IG Metall comme une victoire – la fermeture d’une usine en Allemagne ainsi que le gel des salaires contre des « garanties d’emploi » – la direction de VW annonce 100 000 suppressions de postes dans le monde, 15 % des effectifs (après avoir versé 2,6 milliards d’euros de dividendes à ses actionnaires en 2025). Chez Mercedes, la direction a annoncé le non-paiement d’une prime qui devait être payée en juillet et lancé des négociations dans le but d’allonger le temps de travail à salaire égal, en menaçant de délocalisation. Ces annonces interviennent alors que le patronat industriel a déjà supprimé environ 340 000 postes depuis 2019 !
Une reprise des attaques qui n’est pas de bon augure pour la classe ouvrière allemande, bien au-delà du secteur, puisque le patronat des grands constructeurs automobiles joue régulièrement de rôle de boussole pour la politique patronale allemande.
Le grand écart des syndicats
En réponse aux annonces de VW et Mercedes, l’IG Metall hausse le ton en annonçant une « lutte dure » et un « été chaud ». Et en effet, dès le 3 juillet, 33 000 salariés de Mercedes ont participé à des « grèves d’avertissement » et à des manifestations sur plusieurs sites du pays. Une réaction de colère et d’inquiétude des salariés, mais aussi du mécontentement du syndicat de se retrouver devant le fait accompli, la pratique habituelle étant plutôt de négocier dans les couloirs avant de présenter en commun un accord aux salariés.
Au niveau national, le DGB, peu coutumier des manifestations revendicatives, avait aussi rompu avec ses habitudes en participant à l’organisation de plusieurs manifestations contre les plans de réformes et les coupures budgétaires sous le mot d’ordre de « Ça suffit ! ». Sans être un raz de marée, ces manifestations avaient montré une certaine volonté de résister de la part des manifestants, et avaient parfois réuni plusieurs milliers de salariés de la santé contre les attaques prévues contre la sécurité sociale – même si elles n’avaient pas été accompagnées de mobilisation dans les entreprises. Die Linke avait aussi mobilisé et annoncé « une cascade de protestation », dont des manifs à la rentrée et pendant l’été… une annonce pas complètement désintéressée puisque les élections berlinoises ont lieu fin septembre.
Mais à l’annonce concrète des réformes, le DGB s’est dévoilé. Déjà le 11 juin, suite à une rencontre avec le gouvernement, les deux parties avaient complimenté le « respect et l’ouverture d’esprit ». Et le deux, le DGB a salué les « grands pas pour l’emploi et la croissance », ainsi que la « volonté du gouvernement d’attaquer les grands défis ». Et d’enchaîner en annonçant sa volonté de continuer le « dialogue constructif entre les partenaires sociaux ». Le contraire d’une annonce de guerre, qui laisse penser que l’objectif du petit roulement de mécanique de juin avait pour principal but celui qui a été obtenu : d’être l’interlocuteur avec lequel se discuteront les modalités de réformes portant sur le travail qui n’ont pas encore été dévoilées.
S’il est donc peu probable que la classe ouvrière allemande puisse compter sur les puissants syndicats du pays, les manifestants de juin, les dizaines de milliers de grévistes de la métallurgie, tout comme les jeunes qui ont manifesté contre la militarisation et l’extrême droite montrent qu’une réaction populaire, dans la rue et les entreprises, n’est pas seulement nécessaire mais possible !
Dima Rüger, 6 juillet 2026
Allemagne : une fois de plus, des dizaines de milliers manifestent contre l’extrême droite
Le samedi 4 juillet, 50 000 manifestants ont protesté contre la tenue du congrès du parti d’extrême droite AfD à Erfurt en Thuringe – bastion de l’aile la plus radicale du parti – et tenté de le bloquer. Si le congrès à pu se tenir à l’heure, contrairement aux derniers, à l’aide d’interdictions localisées de manifester et d’une présence policière massive, la manifestation confirme la politisation d’une fraction de la jeunesse, puisque des manifestations importantes s’étaient déjà tenues lors des derniers congrès, à Essen et Riesa notamment.
L’AfD pourrait en effet passer un nouveau cap lors des prochaines élections régionales : elle est à plus de 40 % dans les sondages pour la Saxe-Anhalt, et à 35 % en Mecklembourg-Vorpommern, deux États de l’est de l’Allemagne.
Il y a deux ans, c’étaient des manifestations monstres, bien que très floues politiquement, qui avaient momentanément fait reculer l’extrême droite dans les sondages. Et si les manifestations de la jeunesse contre les congrès n’ont pas atteint cette ampleur, elles s’accompagnent d’assemblées générales, de montées en bus, d’ateliers politiques par des structures qui s’ancrent dans la jeunesse scolarisée. Une perspective bien plus porteuse d’espoir que la énième mouture du « barrage républicain » à l’allemande et des mercatos de coalitions, qui s’effrite de plus en plus tout en permettant à l’AfD de maintenir une façade anti-système face à une partie de l’électorat populaire.