Nos vies valent plus que leurs profits

40 ans après Tchernobyl

Samedi 26 avril 1986, 1 h 24 du matin. À la centrale nucléaire de Tchernobyl, une centaine de kilomètres au nord de Kiev (en Ukraine alors soviétique) et à proximité de la frontière du Belarus (alors Biélorussie également soviétique), survenait le pire accident nucléaire civil à ce jour.

Ce n’était pas le premier accident grave, sans même compter ceux liés au nucléaire militaire, comme celui de 1957 à Kychtym, dans l’Oural, dont l’URSS ne reconnaîtra officiellement l’existence que trente ans plus tard. En 1979, un problème de refroidissement avait conduit à la fusion partielle du cœur d’un réacteur de la centrale de Three Mile Island, aux États-Unis, toutefois sans rejets radioactifs massifs dans l’atmosphère.

À Tchernobyl, c’est un exercice de sécurité mal contrôlé qui provoque une double explosion, éventrant le réacteur numéro 4 puis le bâtiment, laissant s’échapper les produits hautement radioactifs du cœur en combustion, dispersés au gré des vents. Les pompiers de la centrale, comme ceux envoyés de la ville voisine de Prypiat, interviennent sans protection particulière ; gravement irradiés, beaucoup mourront peu après.

Réflexe d’une bureaucratie portée à verrouiller toute information, les autorités n’annoncent publiquement l’accident que le 28 avril au soir, en le minimisant, après la détection en Suède de taux de radioactivité atmosphérique anormalement élevés.

Localement, autour de Tchernobyl, la gravité de la situation est cachée à la population. C’est sans explications que les quelque 50 000 habitants de Prypiat, ville dortoir des travailleurs de la centrale, laissés dans l’ignorance le jour de l’accident, reçoivent le lendemain l’ordre d’évacuer sous quelques heures. Malgré la contamination, les habitants de la « zone d’exclusion », dans un rayon de 30 kilomètres autour de la centrale, tenus dans la même ignorance, ne seront évacués que dans les semaines suivantes. Quant aux festivités du 1er mai à Kiev, pourtant atteinte par le nuage radioactif, ordre est officiellement donné de les maintenir…

Dans la centrale, l’urgence est de stopper l’incendie du réacteur et d’éviter que le cœur en fusion entre en contact avec l’eau accumulée dans les soubassements, provoquant une nouvelle explosion. La situation n’est sous contrôle qu’après plusieurs jours, et des tonnes de sable et de plomb larguées par hélicoptère. Puis vient le confinement du bâtiment sous un « sarcophage » d’acier et de béton, dont la construction dure sept mois. Au total, ces interventions et celles, notamment de décontamination, des années suivantes mobiliseront plusieurs centaines de milliers de « liquidateurs » venus de toute l’URSS – principalement Ukraine, Russie et Biélorussie –, irradiés ou contaminés à des degrés divers. Mais la contamination touche aussi la population, bien au-delà de la « zone d’exclusion ».

L’ampleur de la catastrophe ne pouvant plus être niée, les responsables soviétiques, dans le rapport qu’ils présentent dès août 1986 à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), envisagent à terme plus de 6 000 cas de cancer dus aux irradiations et 30 à 40 000 morts des suites de la contamination – estimation ramenée à 4 000 par l’AIEA. Le bilan reste aujourd’hui incertain. Vingt ans après l’accident, des sources militaires russes estimaient que, sur 500 000 liquidateurs, 20 000 étaient morts et 200 000 invalides ; diverses organisations évoquaient plutôt 60 ou 70 000 morts. Greenpeace parle aujourd’hui de 100 000 victimes.

Malgré les dangers d’exposition aux rayonnements, les trois autres réacteurs de la centrale de Tchernobyl sont, pour des années, restés en activité après l’accident ; le dernier a été définitivement arrêté en décembre 2000. Cependant, environ 2 000 travailleurs continuent à intervenir en permanence sur le site pour des opérations de maintenance, surveillance, démantèlement… – et quelques milliers d’autres dans le reste de la « zone d’exclusion ». Depuis 2017, une « arche » métallique a été installée au-dessus du bâtiment endommagé par l’explosion de 1986 et dont le « sarcophage » s’est rapidement dégradé, destinée à confiner l’ensemble avant un futur démantèlement. Ensevelies sous l’ensemble, comme le rappelle l’ASNR (Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection), les 2 000 tonnes de corium – mélange résultant de la fusion du cœur – restent radioactives pour des milliers d’années. Et les risques de nouvelle contamination massive ont été ravivés par les dommages provoqués au nouvel édifice par un drone militaire russe, en février 2025 – dommages importants ne permettant pas une remise en état tant que dure la guerre, selon un récent rapport de Greenpeace.

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En France, même si malgré une légende tenace les autorités n’ont jamais annoncé que « le nuage de Tchernobyl s’est arrêté à la frontière », la communication officielle est d’abord restée muette sur l’augmentation des taux de radioactivité atmosphérique mesurés dans l’Hexagone les premiers jours de mai 1986, très supérieurs à la normale (d’un facteur de plusieurs centaines par endroits), se bornant à assurer qu’ils n’atteignaient pas les seuils entrainant des risques pour la santé. Les éléments chiffrés, finalement donnés le 10 mai par le professeur Pellerin (du SCPRI, Service central de protection contre les rayonnements ionisants, dont les missions sont aujourd’hui rattachées à l’ASNR) sur le plateau de TF1, ont rétrospectivement contredit les prévisions météorologiques annoncées le 30 avril pour jusqu’au 2 mai, suscitant une mémorable polémique. Reste que, mentionnés seulement incidemment par le professeur Pellerin, les dépôts contaminés au sol, du fait de la pluie, ont été détectables pendant des années dans l’Est et surtout le Sud-est, avec des conséquences sanitaires demeurées controversées (un lien avec des cancers de la thyroïde a été âprement discuté).

Plus largement, face à des opposants s’appuyant sur l’accident de Tchernobyl pour dénoncer les dangers du nucléaire, ses défenseurs français ont vanté les mérites de « nos » centrales, supposées de conception plus sure que les soviétiques, et mieux contrôlées que par un régime bureaucratique finissant. Depuis, l’accident de Fukushima, survenu en 2011 au Japon après un tsunami, est venu rappeler que la technologie n’est pas seule en cause, la recherche effrénée du profit étant, sous le capitalisme, un obstacle majeur à la prise en compte de risques pourtant identifiés. Ainsi en 2017, l’État japonais et la société Tepco (Tokyo Electric Power Company, dont dépendait la centrale de Fukushima Daiishi) ont été reconnus responsables de négligences dans les mesures de protection des centrales nucléaires contre les tsunamis ; déjà en 2007, les dommages occasionnés à plusieurs installations nucléaires de Tepco par un tremblement de terre (phénomène fréquent dans la région) avaient mis en évidence de nombreuses anomalies.

À l’heure où, au nom de la « décarbonation » et de la lutte contre le réchauffement climatique, Macron entend relancer la « filière nucléaire française » avec, dans un premier temps, la construction de six nouveaux réacteurs, il faut rappeler que le nucléaire n’est pas une énergie « verte ». Il est vrai que les sources d’énergie les plus utilisées dans le monde – charbon, pétrole – jouent un rôle important dans le réchauffement climatique, et représentent la menace écologique immédiate. Mais le refroidissement du réacteur des centrales nucléaires… réchauffe les cours d’eau voisins, modifiant notablement leurs écosystèmes. Et qu’on songe seulement aux déchets radioactifs qu’on ne sait pas traiter… dont ceux que produira le démantèlement à venir des centrales. Et même aux normes post-Fukushima (à supposer qu’elles soient respectées), la production d’énergie d’origine nucléaire reste dangereuse. Non seulement comme le sont quantité d’autres activités industrielles, également productrices de déchets toxiques, mais spécifiquement aussi en raison de ses conséquences à long, voire très long terme. D’autant plus dangereuse qu’elle est laissée aux mains d’intérêts privés ou au contrôle d’États largement inféodés à ces intérêts – ce qui vaut pour la France, où le lobby nucléaire est puissant, avec une tradition d’opacité héritée du nucléaire militaire.

Pour autant, c’est un héritage que l’humanité de demain devra assumer, et une technique dont il n’est pas certain qu’elle puisse aisément se passer pour répondre à ses besoins énergétiques, même diminués des gaspillages dus aux productions inutiles, voire nuisibles, qui fleurissent sous le capitalisme. Cela n’en exigera que plus le contrôle démocratique des travailleurs sur les choix à faire et sur leur mise en œuvre, comme dans tous les domaines essentiels à la vie en société.

Gérard Wegan