Odile Jacob, 2026, 362 p., 24,90 €
Le mathématicien et neuropsychologue se penche sur la capacité de l’être humain à conceptualiser des figures géométriques abstraites.
Les rectangles, comme les angles droits, n’existent pas dans la nature. Comment, dès lors, expliquer que dans la grotte de Lascaux, un Homo sapiens ait consciemment tracé un rectangle sous la peinture d’un grand cerf ?
C’est la question à laquelle s’attaque Stanislas Dehaene dans son dernier ouvrage. Le mathématicien et neuropsychologue s’intéresse depuis longtemps à ce qui fait la singularité de l’être humain dans le règne animal. Cette préoccupation animait déjà Friedrich Engels, le célèbre compagnon de route de Karl Marx, dans son article Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme.
Un siècle et demi plus tard, Dehaene mobilise expériences comportementales chez des animaux, représentations cartographiques chez des peuples amérindiens qui ne connaissent pas l’écriture et imagerie médicale du cerveau, pour montrer que la capacité d’abstraction joue un rôle fondamental chez l’être humain. De la même manière qu’il est capable de conceptualiser des figures géométriques, Homo sapiens est capable dès les premiers mois de sa vie d’interpréter et d’ordonner les informations qui lui parviennent.
Ainsi, nous sommes en mesure de distinguer très facilement un nombre premier, c’est-à-dire un nombre entier qui a deux diviseurs : lui-même et 1. Plus concrètement, Dehaene nous explique qu’un nombre premier est un nombre qui ne peut pas se ranger dans une boîte d’œufs. Par exemple, six n’est pas un nombre premier puisqu’on peut concevoir une boîte capable de ranger parfaitement six œufs sur deux lignes. En revanche, impossible d’imaginer une boîte capable de ranger parfaitement cinq œufs en plus d’une ligne. Cinq est un nombre premier, mais pas six. « Notre cerveau, écrit Dehaene, relie spontanément le nombre entier et l’espace ».
Cette capacité d’abstraction est à l’origine des mathématiques, mais aussi de la musique et du langage, toutes activités propres à l’être humain. Et semble être bien plus ancienne que l’émergence du genre Homo, ou même que l’apparition des premiers outils.
Les premiers bifaces, ces pierres de silex taillées en pointe de manière symétrique, n’auraient pas forcément eu d’utilité particulière. Leur symétrie n’est pas importante pour découper la viande, voire elle serait néfaste puisqu’elle gène la main qui tient la pierre. Un site en Syrie daté de 600 000 ans, et sans doute occupé par des Homo erectus, en recense plus de 12 000, beaucoup trop pour un usage domestique.
Plus mystérieux encore : les sphéroïdes, des pierres taillées en forme de sphère et dont certaines datent de 2 millions d’années. Leur utilité reste inconnue, puisqu’un galet aurait très bien fait l’affaire comme percuteur. « Aucune main de singe n’a jamais fabriqué le couteau de pierre le plus grossier » écrivait Engels en 1876, mais le cerveau de certains hominidés semble avoir été capable de conceptualiser la sphère avant de fabriquer le couteau.
Simon Costes
