
Un militant serbe de Belgrade, au sein de l’Initiative anarcho-syndicaliste, raconte comment se positionne le pays face aux tensions impérialistes, entre un pouvoir pro-Occidental et une population en rejet.
Pourrais-tu présenter ton organisation ?
L’Initiative anarcho-syndicaliste est un syndicat révolutionnaire actif en Serbie depuis 25 ans. En plus de nos activités syndicales, nous organisons chaque année des manifestations et des conférences antiguerres, qui nous permettent de beaucoup recruter depuis 2022. Quand la guerre en Ukraine entre l’Otan et la Russie a commencé, beaucoup de Russes et d’Ukrainiens ont fui vers la Serbie, l’un des rares pays d’Europe qui n’avait pas de lois racistes antirusses. Ainsi, 100 000 réfugiés sont arrivés à Belgrade, dans une ville de 2 millions d’habitants ; cela change un peu la donne. Au-delà de notre empathie envers ces gens qui fuyaient, certains se sont révélés être des camarades antimilitaristes et ont rejoint notre organisation.
Comment l’Union européenne, les États-Unis et la Russie s’affrontent-ils dans les Balkans ?
Il existe l’image d’une Serbie pro-russe, fruit d’une propagande destinée au peuple serbe. Mais la Serbie est un État vassal complet de l’Otan. C’est un des principaux exportateurs d’armes et de munitions vers l’Ukraine, notamment parce que les armes serbes utilisent les mêmes normes que les armes en Ukraine (héritées de l’URSS), différentes de celles de l’Otan. Le pays est issu de l’implosion de la Yougoslavie socialiste. Après avoir rompu avec Staline en 1948, la Yougoslavie s’est rapprochée de l’Occident, se revendiquant « neutre ». En réalité, elle alternait les périodes pro-Ouest et pro-Est. Au début des années 1990, la guerre a éclaté en Yougoslavie et le pays a été divisé en six : Croatie, Bosnie, Serbie, Monténégro, Slovénie et Macédoine. Ces petits États sont devenus des proies faciles pour les impérialistes, qui en ont fait des républiques bananières. Contrairement à la Slovénie ou à la Croatie, la Serbie n’est pas intégrée à l’Union européenne ou à l’Otan, qui a bombardé la Serbie en 1999, nourrissant une forte hostilité de la population.
Il y a une forte différence entre les sentiments de la population et ce que dit l’élite au pouvoir : les élites sont très favorables à l’Occident, alors que seulement 35 % de la population dit vouloir intégrer l’UE. De même, le Parlement et tous les partis sont pro-UE, alors que l’essentiel de la population est pro-russe et hostile à la guerre. Le gouvernement nationaliste en est bien conscient, mais il est lié aux impérialismes européen et américain. Pour ne pas se couper de la population, il se dit « neutre », évoquant la position de l’ex-Yougoslavie, mais organise en secret des exercices militaires avec l’Otan. Les journaux n’en parlent pas, mais le pouvoir russe le dénonce et montre ce qui est exporté en Ukraine. La plupart des investissements en Serbie viennent de l’UE et des États-Unis, puis de la Chine, tandis que seuls le gaz et le pétrole viennent de Russie. La France n’est pas en reste : Macron est le premier ami de la classe dirigeante serbe, qui lui achète des avions de chasse français. D’ailleurs, c’est l’entreprise française Egis qui va construire le métro de Belgrade.
Egis, c’est une entreprise peu connue en France, qui l’est beaucoup plus en Serbie. Raconte-nous pourquoi ?
En novembre 2024, à Novi Sad (deuxième plus grande ville du pays après Belgrade), le gouvernement a ouvert en grande pompe une gare qui venait d’être reconstruite par cette entreprise, Egis. Seulement quelques mois après son ouverture, une verrière s’est effondrée, tuant 16 personnes. Choquée, la population a organisé des manifestations, petites au début, avant que les étudiants ne les rejoignent. Le gouvernement a alors envoyé des voyous paramilitaires pour les attaquer en pleine rue. C’est à ce moment que les étudiants ont décidé d’occuper leurs universités. Le syndicat de l’éducation, qui nous est affilié, s’y est greffé. Depuis 2006, ce syndicat a participé aux blocages des facultés contre la hausse des frais de scolarité et pour l’amélioration des conditions de vie des étudiants. On a produit de nombreux écrits sur la question pour organiser des assemblées et les coordonner.
Pendant plus d’un an, toutes les universités en Serbie, privées comme publiques, étaient occupées et contrôlées par les étudiants, organisées selon le principe de la démocratie directe et coordonnées les unes avec les autres. Depuis janvier, les étudiants invitaient la population à s’organiser en assemblées populaires : il y en a désormais 300 en Serbie et elles constituent la colonne vertébrale d’une mobilisation qui dure depuis deux ans, malgré la répression d’État. Le pic de la mobilisation a été atteint [en mars 2025] quand les assemblées populaires ont appelé à une manifestation qui a réuni 500 000 personnes (dans un pays de 6,5 millions d’habitants) pour réclamer une enquête et trouver les coupables. C’est comme si un quart de Belgrade était dans la rue ! Une trentaine de permanences du parti au pouvoir ont été incendiées dans tout le pays, des postes de police aussi. En tant qu’anarchistes, ça nous a beaucoup diverti ! (Rires)
Il faut répéter que c’est la compagnie Egis qui est responsable de cet accident tragique. Et ça, seuls les étudiants le dénoncent. On nous vend soi-disant un niveau d’expertise brillant des compagnies européennes qui pourraient nous apporter bien des choses. Mais plutôt que de souligner la responsabilité de cette entreprise française, le parti au pouvoir continue de lui confier la construction du métro de Belgrade et préfère dire que ce sont les étudiants qui foutent le bordel.