
Allemagne 1918-1923 : leçons d’une révolution fusillée, d’Anne Deffarges
Éditions Atlande, 2026, 432 p., 21 €
Au début du XXe siècle, la classe ouvrière allemande est la plus nombreuse et la plus concentrée d’Europe, sans doute aussi la plus consciente, après des décennies de travail acharné de propagande et d’organisation de son parti depuis les années 1870. Mais en août 1914, le Parti social-démocrate commet l’inimaginable : il vote les crédits de guerre et se transforme en auxiliaire du gouvernement pour envoyer les prolétaires au massacre dans les tranchées. De l’autre côté du Rhin, son homologue SFIO – ainsi que la CGT – emprunte la même voie. Mais après quatre ans d’une guerre abominable et de privations drastiques à l’arrière, en novembre 1918, l’heure de la revanche a sonné : à l’image de la toute récente révolution russe et de ses soviets, le pays se couvre de conseils (Räte). C’est la révolution !
Un des grands mérites de l’ouvrage est d’insérer cette période de cinq années, 1918 à 1923, dans l’histoire de l’Allemagne, de la traiter comme un tout et non comme une succession d’épisodes sans guère de liens les uns avec les autres. C’est la révolution qui avance, puis recule ; qui semble à deux doigts de prendre le pouvoir, et le prend effectivement en Bavière, puis est impitoyablement défaite et massacrée, mais se relève et repart à l’assaut. Car cette période est tellement riche en événements, pratiquement une insurrection ou montée révolutionnaire par an, qu’on pourrait s’y perdre, dans le temps comme dans l’espace : Berlin, la Bavière, la Ruhr, Hambourg, l’Allemagne centrale, autant de villes et de région, autant de particularités que la classe ouvrière en révolution ne parviendra jamais à surmonter totalement.
Anne Deffarges parvient à peindre avec justesse, dans une langue accessible et directe qui maintient l’attention tout du long, les phases de montée de combativité révolutionnaire et de répression féroce qui se succèdent, sans jamais faire perdre le fil au lecteur. Ne serait-ce que pour cette raison, sa lecture est indispensable et enthousiasmante.
Le livre pose également le problème politique fondamental de la révolution, de toute révolution. Celui du parti révolutionnaire et de sa direction. La bourgeoisie allemande, riche, puissante et pourvue d’une conscience de classe aiguë, saura mettre à son service le parti socialiste (SPD), qui sera pendant toute cette période le principal organisateur de la contre-révolution. Jouant sur le crédit accumulé, il saura mêler propagande « démocratique », aspiration à l’unité et répression impitoyable. C’est à son instigation directe que le jeune Parti communiste fut décapité dès janvier 1919 avec l’assassinat ou l’exécution de la plupart de ses dirigeants les plus capables, dont Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg, puis Leo Jogisches et Eugen Léviné, et de nombreux autres. C’est à son initiative et avec l’aide de l’état-major que vont se créer les « corps francs » (Freikorps), milices paramilitaires contre-révolutionnaires de plusieurs milliers d’hommes qui seront le fer de lance de la répression et des massacres de prolétaires… et, plus tard, constitueront l’ossature des troupes de choc de Hitler.
Le Parti communiste ne se crée qu’à la toute fin de l’année 1918. D’ailleurs l’autrice semble regretter que Rosa Luxemburg et ses amis spartakistes ne l’ait pas fondé plus tôt, peut-être en 1916 ou au tout début de la guerre. C’est une vraie discussion et il est en tout cas certain que les petits groupes révolutionnaires qui existaient dès avant le déclenchement du conflit dans et autour du SPD, qui creusaient leur sillon chacun de leur côté et n’avaient aucune confiance les uns envers les autres, auraient eu avantage à se coordonner. Rosa Luxemburg n’aurait alors peut-être pas été mise en minorité à plusieurs reprises au moment crucial, en pleine révolution et au congrès de fondation du parti, sur des questions essentielles, comme les élections ou les syndicats. Le jeune Parti communiste, tour à tour gauchiste ou hésitant, décapité dès son origine par l’assassinat de nombre de ses dirigeants les plus capables, ne parvint jamais à sélectionner et former une direction à la hauteur de l’enjeu, malgré le feu de la révolution. C’est le drame de ces cinq années de révolution.
Le livre d’Anne Deffarges, dont il est bien difficile d’interrompre la lecture dès qu’on l’a commencée, est pourvu d’une très intéressante iconographie, d’un « arbre généalogique » du mouvement ouvrier allemand de 1863 à 1922 qui aide à se retrouver dans les filiations et les sigles d’organisation, d’une chronologie, d’une importante bibliographie et d’un glossaire très utile.
Une lecture indispensable qui prend place d’emblée aux premiers rangs des ouvrages consacrés à la révolution allemande.
Michel Grandry