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Front populaire, révolution trahie

Face à la marche des ligues fascistes contre le Parlement le 6 février 1934, le 12 février, les deux principaux courants du mouvement ouvrier, les socialistes et la CGT d’un côté, les communistes et la CGTU de l’autre, ripostèrent par une journée de grève conjointe. Son ampleur galvanisa les participants : face aux menaces du fascisme, de la misère et de la guerre mondiale, l’unité du monde du travail était primordiale.

Mais, à Moscou, Staline avait d’autres calculs en tête. Prônant une alliance avec le parti radical, un des principaux partis bourgeois, il proposait d’échanger l’alliance avec l’URSS contre la canalisation vers les urnes de la colère ouvrière. Le Front populaire était né. Il incluait les syndicats – la CGT et la CGTU fusionnèrent début 1936 – et les associations liées aux diverses fractions de la gauche. Contrairement à ce que dit l’histoire officielle, ce n’est pas cette coalition, victorieuse aux élections législatives d’avril 1936, qui a octroyé les conquêtes sociales associées à son souvenir, mais la grève générale qui les a imposées.

En 1936, le 1er mai n’était pas férié. Le 2 mai, deux ouvriers de l’usine aéronautique Bréguet au Havre furent licenciés pour avoir fait grève la veille. Leurs collègues ripostèrent en occupant l’usine le 11 mai : la grève contraignit le patron à réintégrer les deux travailleurs licenciés. Dès lors, le mouvement s’étendit par vagues, d’abord dans la métallurgie, puis dans les autres secteurs industriels. Puis il toucha des catégories d’ordinaire jamais en lutte : les garçons de café, ou bien les ateliers à salariat féminin. En tout, deux millions de grévistes paralysaient 12 000 lieux de travail, en les occupant dans les trois quarts des cas. La légende a retenu les bals dans les cours des usines occupées et la joie. Ils étaient bien réels. La grève est une libération d’un ordre usinier qui sent le bagne. Mais elle est aussi un combat. Tout le personnel occupait, car il s’agissait d’empêcher quiconque de rendre le contrôle des lieux au patron.

En urgence, le socialiste Blum, devenu chef du gouvernement, réunit les dirigeants de la CGT et du patronat à l’Hôtel Matignon. Pour éteindre l’incendie, on sortit les grands moyens : semaine de 40 heures, 15 jours de congés payés, hausse des salaires et, surtout, les conventions collectives qui étendaient à toute une branche les gains obtenus là où il y avait eu une lutte. À un dirigeant patronal qui pressait la CGT d’obtenir la reprise, ses chefs répondirent qu’à force de licencier leurs délégués, les patrons avaient privé la CGT des relais nécessaires. C’est finalement le PCF qui, martelant que l’heure n’était pas à la révolution, obtint la reprise des secteurs clés – les trotskystes défendirent l’inverse, mais pesaient trop peu. Le 7 juillet, le ministre de l’Intérieur socialiste Roger Salengro déclarait : « Si, demain, des occupations de magasins, de bureaux, de chantiers, d’usines, de fermes, étaient tentées, le gouvernement, par tous moyens appropriés, saurait y mettre un terme. » Maurice Thorez, le dirigeant du PCF, demandait aux travailleurs « de ne pas se laisser aller à une action inconsidérée ».

La vague de grève ne s’achèva vraiment qu’à l’automne. Dès 1937, des patrons redressèrent la tête, et, le 16 mars, la police tua cinq manifestants qui dénonçaient les agissements des fascistes à Clichy. Bientôt, Blum fut destitué. Puis le parti radical lâcha le Front populaire. Reformant un gouvernement en alliance avec la droite, il mit à l’ordre du jour le retour aux 48 heures au nom du réarmement. La CGT appella à la grève à reculons le 30 novembre. Dès le lendemain, les ouvriers les plus militants furent licenciés par milliers en représailles. Le patronat tenait enfin sa revanche. Mais, lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata, il continua de craindre un réveil de ceux et celles qui avaient fait Juin 36. Ne risqueraient-ils pas de se sentir pousser des ailes une fois Hitler battu ? Ceux des bourgeois qui, depuis trois ans et plus, juraient « plutôt Hitler que Blum » ne tardèrent pas à mettre leurs idées en application…

Mathieu Parant

 

 


 

 

Sommaire du dossier paru dans le numéro 58 de Révolutionnaires