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Inde : « nous avons transformé la blague en révolution » (Abhijeet Dipke)

Initié après une blague se moquant du discours du 15 mai dernier du président de la Cour suprême indienne qui traitait des militants de « cafards », le Cockroach Janta Party (CJP), (Parti populaire des cafards), a pris en influence. Une part de la jeunesse indienne s’est tournée vers cette organisation et s’en est servie d’appui pour exprimer une partie de ses revendications et aspirations.

Les raisons de la contestation ne manquent pas

Les élections locales d’avril dernier donnent des résultats qui paraissent plutôt en faveur du parti au pouvoir, le parti d’extrême droite hindou Bharatiya Janata Party, (Parti indien du peuple) de Narendra Modi. Des États historiquement opposés au parti nationaliste sont finalement tombés sous sa coupe. Dans l’État d’Assam et dans le petit État de Pondicherry, le BJP accroit sa majorité. Au Bengale-Occidental, État de près de 106 millions d’habitants, la candidate à son quatrième mandat consécutif, Mamata Banerjee, qui se présentait comme l’opposante principale au BJP, y compris nationalement, a perdu. Le BJP a profité de nombreux scandales de corruption qui entouraient la « dame de fer » et aussi de sa gestion du viol et du meurtre d’une médecin en 2024 qui avait fait souffler un vent de révolte sur l’Inde. Cette victoire du parti d’extrême droite nationaliste a conduit a un éclatement du parti de Banerjee, le All India Trinamool Congress, mais le BJP a aussi été entaché d’accusations de trucage. Alors que Modi, à l’aide de la commission électorale, a réussi à radier 9 millions d’électeurs du Bengale, 3 millions de recours déposés ont été refusés, à l’exception de 1600 d’entre eux… Le gouvernement central a déployé l’armée pour éviter toute contestation de la population contre ces résultats. Drôle de manière de rompre avec la corruption. Au Kerala ainsi qu’au Tamil Nadu, deux États du sud du pays, les coalitions de gauche ont perdu au profit d’alliances entre partis au centre de l’échiquier politique et qui se déclarent en opposition à la politique nationale de Modi. Au Tamil Nadu, c’est l’un des acteurs tamoul les plus connus qui a été élu, Joseph Vijay Chandrasekaran, connu sous le nom de Vijay. Il revendique une politique « non-idéologique », et appelle à la prise de pouvoir de la nouvelle génération.

En effet, les politiciens bourgeois voient l’intérêt de se réclamer de la rupture avec le système, avec les élus et les partis traditionnels, et d’en appeler à la GenZ. Le chômage touche particulièrement les jeunes, notamment ceux issus des basses castes. Ce sont plus de 40 % des diplômés de moins de 25 ans qui sont au chômage. Les perspectives d’ascension sociale promises par l’école butent face à un système hiérarchique de castes encore présent. Les conseils d’administration des 1000 plus grandes entreprises indiennes sont composées à 93 % de personnes issues des hautes castes.

Comme partout dans le monde, la situation économique empire, l’inflation fait rage et la croissance importante en Inde ne compense pas les inégalités criantes. En avril dernier, des milliers de travailleurs de la ville de Noida, dans l’Uttar Pradesh, en banlieue de New Delhi, avaient bloqué les lignes de métro et arrêté la production. Leur revendication était claire : une augmentation générale des salaires pour un minimum de 20 000 roupies (environ 180 euros au change officiel) par mois. La réponse du gouvernement a été l’envoi de la police conduisant à des dizaines d’arrestations.

« La jeunesse du pays n’aura plus peur de personne, elle se battra »

Abhijeet Dipke, l’auteur de la blague initiale et fondateur du CJP est rentré de son université des États-Unis afin d’organiser, samedi 6 juin, une manifestation réunissant des milliers de jeunes à New Delhi. Au vu de la réussite sur les réseaux sociaux et dans la rue de cette nouvelle organisation, le pouvoir en place a lancé une campagne de diffamation accusant l’organisation d’être financé par l’étranger. La manifestation rassemblait des étudiants dont la principale revendication est la démission du ministre de l’Éducation, Dharmendra Pradhan. Les scandales associés à ce ministère sont nombreux : les administrations s’emploient à un important amateurisme (fuites de sujet d’examens, erreurs récurrentes dans les notes sur les bulletins, etc.) lié à un très faible budget. Mais les revendications dépassent les perspectives strictement étudiantes. Sur les pancartes et dans les interviews données aux médias, les demandes concernent un avenir meilleur pour une jeunesse qui ne croit plus les politiciens, une plus grande reconnaissance des femmes, particulièrement dans la vie politique, et surtout un arrêt de la corruption. L’essentiel des principaux médias du pays se sont fait chasser du rassemblement aux cris de slogans comme « Go Back, Godi Media » (jeu de mot populaire jouant sur la consonance avec Modi, qu’on pourrait traduire par « fiche le camp, média larbin »). Depuis 2014, beaucoup de ces grands médias avaient licenciés leurs anciennes équipes éditoriales pour « gauchisme » et depuis 2019, le gouvernement central paie d’abondantes sommes pour faire passer des messages pro-BJP, c’est pourquoi leurs opposants les appellent « Godi medias ».

Pour quelles perspectives ?

Les raisons de se battre et les luttes ne manquent pas. Les participants aux manifestations avaient le regard tourné vers les luttes de la génération Z des pays voisins (Sri Lanka, Népal, Bangladesh). Une prochaine échéance de rue est déjà prévue et le CJP a raison d’organiser la colère dans la rue. Pour autant, il est crucial de ne pas reproduire les échecs des pays voisins. Certes les révoltes voisines ont obtenu l’immense victoire de faire chuter leur gouvernement, mais s’en remettre uniquement aux perspectives institutionnelles, comme le fait aussi le CJP en s’en remettant aux principes constitutionnels et aux élections, c’est prendre le risque de trouver le même chemin. Les revendications budgétaires ne s’obtiendront pas en attendant les prochaines élections législatives de 2029, elles ne pourront s’obtenir que par la lutte. Celle-ci ne doit pas seulement se diriger contre les fusibles du patronat que sont les politiciens, mais aussi contre ceux qui détiennent et accumulent les richesses pour leur propre compte : le patronat. Si la mobilisation se lance vraiment, alors les grèves pour les salaires menées par les travailleurs de la banlieue de Delhi peuvent être un point d’appui pour s’adresser à l’ensemble du monde du travail et vraiment transformer la blague en révolution.

Victor Roux