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M : ascension et chute d’un « enfant du siècle »

Antonio Scurati, journaliste et écrivain italien, a dédié plusieurs années à cette biographie romancée monumentale – tant par la taille que par la valeur littéraire et historique – de Mussolini. La particularité de l’ouvrage est de se décentrer du seul Mussolini, en faisant intervenir d’innombrables personnages, dont certains ont droit à des chapitres dédiés. On retrouve en outre à la fin de chaque chapitre des extraits de documents ou de discours de l’époque. Cela donne à ces romans une grande valeur politique : il ne s’agit pas uniquement de dénoncer la violence du fascisme (même si l’auteur ne cache bien sûr pas son parti pris), ni de dénoncer la figure de Mussolini (certes peu ragoûtante, comme l’auteur le montre au fil des tomes) mais de livrer un portrait détaillé de la société italienne pendant l’entre-deux-guerres. Ces volumes vraiment fascinants naviguent entre le livre d’histoire et le roman, et l’on peine à décrocher !

Tome 1 : l’enfant du siècle

S’étalant de 1919 à 1924, il montre le processus qui amène Mussolini à prendre le pouvoir en Italie. Malgré les talents politique de Mussolini, il ne s’agissait pas d’une fatalité. Car, à la fin de la Première Guerre mondiale, l’heure est à une politisation de masse de la classe ouvrière, avec, de 1919 à 1921, un mouvement de grèves, d’occupations d’usines quasi insurrectionnel. C’est dans ce contexte que Mussolini, renégat du mouvement ouvrier reconverti en dirigeant d’extrême droite, a construit ses milices fascistes, chargées de cogner contre les « rouges ». Il a recruté de nombreux jeunes déclassés et désespérés (notamment dans la petite-bourgeoisie), traumatisés par l’expérience d’années d’une guerre épouvantable et qui ne trouvaient plus leur place dans cette société italienne d’après-guerre.

L’auteur ne cache pas sa sympathie pour les syndicalistes et militants sociaux-démocrates, qui apparaissent plus comme de gentils démocrates impuissants que comme des traîtres qui sabotent la révolution prolétarienne, et il ne reprend pas l’analyse faite par Trotski du fascisme. Mais on ne peut que constater, en lisant ces pages, que les erreurs et hésitations des réformistes, qui se sont refusés à permettre aux grèves d’aller le plus loin possible, ont ouvert un boulevard aux fascistes. On perçoit par ailleurs les limites de la politique des dirigeants communistes, particulièrement réticents à mener une politique de front unique contre le fascisme.

On suit également le camp d’en face, avec de longues tergiversations du patronat, qui se méfiait des troupes fascistes – des soudards ne faisant pas partie de son personnel politique habituel –, tout en admirant leur capacité à maintenir l’ordre. La complaisance des élites politiques (notamment du roi) et économiques a permis à Mussolini de parvenir au pouvoir en 1922, puis de travailler à éliminer progressivement toute opposition jusqu’en 1925. Le livre se clôt sur l’affaire ouverte par l’assassinat du député socialiste Matteoti par les fascistes. La séquence montre à la fois les capacités d’intrigant de Mussolini et la faiblesse de ses adversaires politiques.

Tome 2 : L’homme de la providence

Portant sur les années 1925 à 1933, ce volume montre comment Mussolini a consolidé son pouvoir et dépeint les conséquences de l’emprise du fascisme sur toute la société. Il s’ouvre sur la promulgation des lois fascistissimes qui assurent à son mouvement un pouvoir sans partage.

C’est dans ce tome que l’on perçoit le mieux les dissensions internes au mouvement fasciste, Mussolini n’hésitant pas à rabrouer les éléments les plus « révolutionnaires » au sein de ses troupes : il s’agissait de gouverner, et donc de montrer patte blanche au patronat et à l’aristocratie. La répression des opposants est décrite en détail, les militants socialistes et communistes payant très cher les errements de leur direction. Le dernier tiers de l’ouvrage est principalement consacré à une description édifiante de la sale guerre de Mussolini en Libye. Derrière la démagogie nationaliste (rendre à l’Italie prétendument lésée par le traité de Versailles « sa dignité et sa puissance » sur la scène internationale), on voit la violence, le racisme et l’arbitraire, avec des centaines de milliers de victimes (soit assassinées, soit déplacées, soit blessées à vie par des armes chimiques).

Tome 3 : Les derniers jours de l’Europe

Dans ce volume, on retrouve Mussolini six années plus tard, en 1938, à la veille de la Deuxième Guerre mondiale. Après la prise de pouvoir des nazis en Allemagne, un pays autrement plus puissant que le sien, Mussolini est devenu un fidèle compagnon de Hitler. Il s’en est donc suivi une inflexion de sa politique : la fierté italienne fondée sur de prétendus critères moraux et spirituels a fait place à un banal racisme biologique aux forts relents antisémites. Des lois raciales particulièrement nauséabondes ont été mises en place. Les enjeux internationaux occupaient le devant de la scène : toute l’Europe était en marche vers la guerre. Les bourgeois européens qui voyaient Mussolini d’un bon œil – car, en détruisant le mouvement ouvrier, il « remettait « l’ordre en place » et « faisait arriver les trains à l’heure ») mangèrent leur chapeau. Churchill fut emblématique de ce volte-face. Devenant du jour au lendemain un preux défenseur des valeurs démocratiques face au péril fasciste, il fut pourtant complètement impuissant (comme tous ses semblables) à arrêter la guerre.

Tome 4 : L’heure du destin

Couvrant les années 1940 à 1943, ce volume décrit l’entrée en guerre de l’Italie lors de la Deuxième Guerre mondiale et la débâcle qui s’en est suivie. Impérialisme de troisième zone, mal équipé et préparé, l’armée italienne enchaîna les revers. Cela n’a pas empêché les dirigeants italiens de continuer leur fuite en avant et de s’acharner en faisant fi des conséquences.

L’horreur de cette guerre impérialiste est décrite avec brio : les massacres de civils, notamment en Afrique du Nord, mais aussi les désillusions et traumatismes des soldats italiens. La variété des points de vue joue ici à plein, et la déliquescence du régime se confond avec celle de Mussolini. Le brillant « enfant du siècle » du tome 1 (abject moralement et politiquement mais maîtrisant la situation) a laissé la place à un « chacal apeuré » (pour reprendre le mot de ses adversaires), prêt à toutes les bassesses et exactions pour maintenir en place son régime de plus en plus décrépi. Malgré toutes les horreurs, on voit surgir les germes de contestation qui commençaient à ébranler le pouvoir fasciste en 1943. De quoi attendre avec hâte la fin de cette longue histoire dans le cinquième volume, bientôt traduit en français.

Robin Klimt