Nos vies valent plus que leurs profits

Radiations par 4 700 mètres de fond

Une mission impliquant une trentaine de scientifiques du CNRS vient de s’achever. Elle a documenté l’état dans lequel se trouvent des milliers de barils remplis de produits radioactifs, à près de 1 200 kilomètres de La Rochelle, en plein océan Atlantique.

Que font là ces poubelles ? Elles ont été déversées entre les années 1950 et 1990 par une quarantaine d’États, dont la France. Depuis 1993, la pratique est officiellement interdite. Mais le mal est fait. Autour de 200 000 barils seraient disséminés dans une zone de l’Atlantique nord de près de 15 000 km² ! Pour l’instant, le CNRS n’a cartographié que 3 500 d’entre eux.

Largage de fûts radioactifs dans l’océan, 1962.

Son équipe a approché les barils dans un sous-marin. Corrodés par le sel marin et soumis aux pressions des abysses, ils sont souvent éventrés ou mangés par la rouille. Les déchets qu’ils contiennent ne devraient être que faiblement radioactifs. Mais des radionucléides typiques des essais nucléaires (césium 137, américium 241) ont déjà été détectés. D’autres (cobalt 60, niobium 94) signent une contamination provenant de réacteurs produisant de l’électricité. On ignore en fait le contenu réel de ces poubelles.

Dans les années 1980, Greenpeace dénonçait déjà les déversements en mer – une pression qui a pesé dans l’interdiction proclamée en 1993. Même à ces grandes profondeurs, les marées déplacent les fûts et contribuent à la dissémination des polluants. Aucun État pollueur n’a procédé au moindre contrôle, rendu en théorie obligatoire par une convention passée en 1961. Or, contrairement à ce qu’on croyait, la vie existe par 4 700 mètres de fond. Les scientifiques du CNRS ont été surpris par sa prolifération d’espèces des grandes profondeurs autour des déchets. Ils ont également aperçu d’autres déchets : pots de peinture, tasses, sacs en plastique… « C’est l’océan poubelle », résume un des chercheurs.

Des militants de Greenpeace tentent de s’opposer au largage de fûts, 1982.

À l’heure où nous écrivons, la ministre de l’Écologie, Monique Barbut, n’a toujours pas réagi. Elle est sans doute trop occupée à éteindre les polémiques autour de son patrimoine de millionnaire, notamment son portefeuille de plus de 150 000 euros d’actions de quelques-unes des entreprises les plus polluantes de France : BNP Paribas, TotalEnergies, Saint-Gobain, Dassault, etc. L’Atlantique peut bien attendre…

Mathieu Parant