Nos vies valent plus que leurs profits

Sous la chaleur écrasante de l’été tunisien, une autre température continue de monter : celle de la colère sociale

Ettadhamen, jeudi 23 juillet au soir : les manifestations commencent

 

 

L’été se poursuit en Tunisie avec son soleil écrasant. Comme chaque année, ce n’est pas seulement la chaleur qui étouffe les Tunisiens, mais les coupures d’eau et d’électricité, l’inflation et les pénuries.

Des pénuries qui pourrissent la vie

Lorsque le courant s’interrompt pendant plusieurs heures ou toute une nuit, ce ne sont pas seulement les ventilateurs ou les climatiseurs qui s’arrêtent. Les réfrigérateurs cessent de fonctionner et les denrées périssables se gâtent. En pleine saison des mariages, des femmes qui vivent de l’économie informelle en préparant des jus, comme des citronnades, ou des pâtisseries pour les fêtes, voient plusieurs jours de travail réduit à néant. L’économie informelle représente encore en Tunisie un véritable filet de survie de nombreuses familles, compensant l’absence d’emploi stable, la faiblesse des salaires et le chômage massif.

Sans électricité, les stocks alimentaires deviennent invendables aussi dans les magasins. Dans les ateliers, dans certains commerces, partout où le travail est rendu impossible sans courant, les patrons renvoient les salariés chez eux. Ces heures et journées perdues ne seront pas rémunérées. Une journée sans électricité devient une journée sans salaire.

Dans les hôpitaux, la situation devient aussi préoccupante. La conservation des médicaments est fortement impactée par la canicule. Les équipes médicales font face aux délestages électriques en s’appuyant sur des groupes électrogènes. Elles travaillent sous une chaleur suffocante, tandis que les services des urgences voient un afflux de patients victimes de déshydratation ou de coups de chaleur.

Le rôle du changement climatique… et la responsabilité du système capitaliste

La Société tunisienne de l’électricité et du gaz (Steg) justifie les coupures qu’elle opère en affirmant qu’elles sont destinées à éviter l’effondrement du réseau, alors que la canicule provoque des pics de consommation. Mais la chaleur n’explique pas tout. Depuis plusieurs années, le réseau électrique tunisien souffre de sous-investissement. La Steg accumule une dette importante et ses infrastructures vieillissent. Les barrages souffrent de la sécheresse chronique, conséquence du dérèglement climatique qui frappe durement le pays depuis plusieurs années.

La Tunisie est le pays du Maghreb le plus exposé au « stress hydrique », c’est-à-dire que la consommation y dépasse les ressources en eau, et épuise peu à peu les nappes phréatiques. À l’image du système électrique, le réseau de distribution vétuste conduit à de nombreuses pertes. Dans de nombreuses régions, les habitants doivent alors organiser leur quotidien en fonction des horaires où la distribution de l’eau fonctionne.

La population ne se laisse pas faire

À Gabès, autrefois connue comme « la perle du sud » pour son oasis maritime unique, la population se mobilise depuis plusieurs mois contre des décennies de pollution liée à la transformation du phosphate. Le complexe industriel y produit un engrais à destination de la France – laquelle autorise son utilisation sur son territoire, mais pas sa fabrication, en raison de sa toxicité. Cette production détruit l’air, la mer et les terres agricoles de la région et crée des maladies respiratoires et des cancers dans la population. La colère qui dure à Gabès n’est pas une simple colère écologique, c’est une colère sociale, les habitants ne demandent pas simplement un air plus respirable, ils réclament le droit de vivre dignement.

Dans les rues des quartiers populaires tunisiens, à Hay, Ettadhamen, Douar Hichet, Gouchana ou dans d’autres zones populaires du Grand Tunis, les coupures d’électricité ont aussi excité les colères. On se demande pourquoi les quartiers riches et les hôtels ne subissent pas la même situation. Sur les réseaux sociaux et dans les discussions ont dénonce une impression d’injustice sociale. Si les listes des délestages de la Steg montrent que les quartiers les plus aisés ont aussi subi des coupures, les conséquences concrètes n’en demeurent pas moins très différentes.

Des habitants ont commencé à exprimer leur colère dans plusieurs régions en bloquant notamment des routes ou en organisant des rassemblements. Sur les réseaux sociaux, de nombreux appels à rassemblements et manifestations circulent pour les jours à venir, dénonçant à la fois les coupures d’électricité et d’eau et la politique de Kaïs Saïed. Et à Tunis, des milliers de personnes ont manifesté samedi 25 juillet.

Car, réduire la situation à la seule question climatique serait une erreur. Derrière la production industrielle tout comme derrière les coupures d’eau et d’électricité, ce sont des choix politiques. La crise ne cesse de s’aggraver depuis le coup d’État de Kaïs Saïed, tandis que les journalistes, avocats, syndicalistes, militants et opposants font l’objet d’une répression féroce. Le dictateur incrimine, comme d’habitude, un complot contre l’État et le peuple mené par des « mains cachées ». Mais il semblerait que son disque rayé convainque de moins en moins de monde.

La colère qui monte n’est donc pas seulement dirigée contre une coupure de quelques heures. Elle réanime un sentiment plus profond. Et sous la chaleur écrasante de l’été tunisien une autre température continue de monter : celle de la colère sociale.

Nora Debs