
Le punk, enfant terrible du rock, explosa en Angleterre à partir de 1976 comme un cri de révolte contre le chômage, la crise et les inégalités. Il balaya un rock de plus en plus sophistiqué pour imposer un son rapide, minimaliste et percutant. Son look provocateur et ses slogans contestataires incarnaient la colère d’une jeunesse marginalisée.
Des prémisses américaines à l’explosion britannique
Le punk ne surgissait pas de nulle part. Il plongeait ses racines dans l’Amérique du milieu des années 1970. The Stooges, avec leur iconique chanteur Iggy Pop se jetant dans la foule comme un possédé, esquissèrent un rock viscéral et entêtant. Puis vinrent The Ramones, transformant le CBGB de New York en laboratoire du minimalisme : Blitzkrieg Bop, deux minutes de motifs répétitifs, les riffs, saccadés, au tempo effréné, avec zéro fioriture, pour retrouver l’efficacité chirurgicale du rock, loin des structures progressives et symphoniques de Genesis ou de Yes.
Quand la vague traversa l’Atlantique, elle rencontra une jeunesse anglaise désabusée, confrontée à l’inflation, aux coupures d’électricité et au chômage qui frappait alors 1,5 million de personnes. Le climat était électrique dans cette Angleterre en plein marasme économique ! À Manchester, les Buzzcocks cristallisaient l’asphyxie quotidienne dans Boredom, littéralement l’ennui, à travers un riff répétitif et des solos élagués comme des nerfs à vif. Le mot « punk », initialement une insulte pour désigner marginaux et voyous, devint un étendard revendiqué, une fierté provocatrice face au mépris social et au conformisme.
« No Future »
Parmi les premières formations à venir casser les oreilles et piétiner les platebandes de la société bien-pensante britannique, les Sex Pistols lâchèrent leur bombe en 1976 : Anarchy in the UK. On y retrouvait les principaux ingrédients qui donneront au groupe son influence sur le mouvement punk : les riffs massifs de Steve Jones, le jeu de batterie martial de Paul Cook, le chant nasillard et insolent de Johnny Rotten, fils d’immigrés irlandais, marqué jeune par la xénophobie ambiante.
Johnny Rotten chantait « I am an anti-christ / I am an anarchist » : un crachat à la face de la monarchie puritaine et de l’Église anglicane. Dans God Save the Queen, véritable parodie politique, les Sex Pistols chargeaient à nouveau la monarchie, en pleine célébration des vingt-cinq ans de règne de la reine Elizabeth II : « God save the Queen / Her fascist regime / They made you a moron / Potential H-bomb » – Dieu sauve la Reine / Son régime fasciste / Ils ont fait de toi un crétin / Une bombe H en puissance ! – Interdit à la radio, ce morceau devint un hymne punk. Le slogan « No Future », porté par le groupe, n’était pas de la résignation : c’était un refus de l’avenir proposé à la jeunesse et une dénonciation de l’hypocrisie bourgeoise.
D’autres bataillons nourrissaient la flamme de la révolte. The Clash, avec White Riot, réagirent aux brutalités policières lors du carnaval de Notting Hill en 1976, fête caribéenne de Londres où la communauté noire protestait contre une arrestation arbitraire. La chanson des Clash invitait la jeunesse blanche issue des classes populaires à ne pas rester passive face à ces affrontements et à prendre sa part à la révolte. Le groupe proposait une musique plus sophistiquée que les Sex Pistols, mélangeant leur punk à du reggae et du rockabilly.
Au milieu de cette scène surgit une lame féministe : X-Ray Spex. Dans Oh Bondage, Up Yours – servitude, va te faire foutre –, la chanteuse Poly Styrene, fille d’un immigré somalien, pulvérisa les préjugés raciaux, les assignations genrées et l’exploitation des corps féminins, portée par le saxophone strident et déjanté de Lora Logic. Dans un registre différent mais tout aussi subversif, la chanteuse Siouxsie Sioux, avec son groupe Siouxsie and the Banshees, cultivait sur scène une aura glaciale et hypnotique aux atmosphères gothiques.
« Do It Yourself »
Artistes et public voulaient tout faire eux-mêmes, sans céder aux diktats du mercantilisme. Une culture fondée sur le principe « Do It Yourself » (DIY) : produire sa musique, ses disques, ses journaux, ses flyers sans passer par les grandes maisons de disques ou les médias dominants. Spiral Scratch, premier mini-album des Buzzcocks, sera ainsi auto-produit en 1977. Le punk faisait face au rejet de la radio et de la télévision traditionnelles, et n’attendait pas l’approbation des structures officielles !
Loin des concerts rock classiques, les shows punk, qui avaient le plus souvent lieu dans des petites salles, étaient chaotiques. Au 100 Club – où, en 1976, se tint le premier festival punk avec les Sex Pistols, Siouxsie, The Clash, The Damned et Buzzcocks –, le public hurlait, se bousculait, grimpait sur scène et devenait acteur du spectacle.

Le look sculptait l’insoumission : dans les rues de Camden, les jeunes affichaient fièrement leur esprit DIY en arborant des crêtes flamboyantes, des vestes en cuir cloutées chinées chez Vivienne Westwood au SEX de Malcolm McLaren, et des accessoires bricolés.
La radicalisation dans les braises thatchériennes
Margaret Thatcher s’empara du pouvoir en 1979, le chômage gonfla jusqu’à atteindre trois millions de travailleurs. La grève des mineurs de 1984-1985, où 142 000 grévistes se mobilisèrent des mois durant face à la fermeture de vingt puits, provoqua un mouvement de solidarité. The Clash dénoncèrent les violences policières qui marquèrent ce long mouvement social et donnèrent deux concerts de soutien à Brixton, reversant toutes les recettes aux familles des mineurs. Le groupe Crass, directement lié à l’anarchisme, organisa des collectes et des distributions de vivres dans les villages miniers, tout en publiant des fanzines et des affiches pour sensibiliser le public.
C’est durant ces années que le punk durcit le ton. Là où la scène originelle cultivait l’ironie, la deuxième vague punk, baptisée UK82, adopta une agressivité frontale et sombre. Les Écossais de The Exploited, issus des quartiers ouvriers d’Édimbourg, proposèrent des guitares plus lourdes, plus tranchantes. Les rythmiques étaient rapides et martelées, le chant hurlé et belliqueux. L’énergie insurrectionnelle du groupe, anti-guerre et anti-autorité, est capturée par la pochette de l’album Troops of Tomorrow, qui présente une foule de punks déchaînés, chargeant comme une armée enragée au milieu d’un chaos urbain fumant.

Cette évolution définissait le hardcore punk. À Birmingham, le groupe Charged GBH accentua l’âpreté du genre avec des morceaux comme Sick Boy, qui dénonçait la dégradation des services publics et la misère hospitalière. À Stoke-on-Trent, Discharge inventa le D-Beat : riffs répétés comme des marteaux-piqueurs, soutenus par une batterie binaire frénétique, sur lesquels se posait un chant hurlé rauque, le tout accompagné de pochettes en noir et blanc illustrant la guerre et la destruction.
Le tempo effréné, la nervosité, l’agressivité rythmique, mais aussi l’imagerie de cette nouvelle scène paveront la voie à l’émergence de styles encore plus extrêmes comme le thrash metal incarné par de jeunes groupes tels que Slayer et Metallica.
Une bande-son du désenchantement… qui invite à la révolte !
En 2016, quarante après la sortie du single Anarchy in the UK des Sex Pistols, l’establishment britannique s’est fendu d’un « hommage » au punk : la reine Elizabeth a déclaré 2016 « année du punk ». Ironique paradoxe ! Le mouvement qui s’était attaqué à la monarchie se retrouvait symboliquement couronné. Mais son héritage perdure chez ceux qui dénoncent l’ordre social établi et entendent le combattre. Comme le clame toujours la devise du genre : « Punk’s not dead » !
Martin Eraud