Ci-dessous une interview de Selma Labib, parue dans Le Matin d’Algérie
Par Djamal Guettala, dimanche 1 mars 2026
Porte-parole nationale du NPA-Révolutionnaires et conductrice de bus en région parisienne, Selma Labib a accepté de répondre aux questions du Matin d’Algérie. Tête de liste « Ivry ouvrière et révolutionnaire » aux municipales, elle défend une ligne révolutionnaire assumée et revendique l’auto-organisation des travailleurs comme seule perspective de transformation sociale.
Le Matin d’Algérie : Madame Selma Labib, qu’est-ce qui vous a poussée à devenir porte-parole nationale du NPA-Révolutionnaires ? Quel moment a marqué votre engagement ?
Selma Labib : Mes camarades ! Non plus sérieusement, au NPA-Révolutionnaires nous portons l’idée que « c’est nous qui travaillons, c’est nous qui décidons ». Il faut donc d’abord que les travailleurs soient leurs propres porte paroles. Ce n’est jamais à nous qu’on donne la parole, et c’est rarement nos préoccupations qui sont exprimées dans les grands médias ou dans les élections. Le seul moment où ça l’est, c’est lorsque que nous utilisons nos propres moyens d’expression, les grèves et les manifestations, en s’organisant par nous même. C’est donc une fierté, en étant conductrice de bus, en étant une jeune femme aussi, issue de l’immigration dans le contexte de montée de l’extrême droite et de politiques racistes du gouvernement de pouvoir porter nos idées communistes, révolutionnaires, internationalistes et de pouvoir relayer les préoccupations et les luttes de notre classe.
Le Matin d’Algérie : Vous êtes candidate à Ivry. Quels enjeux concrets voulez-vous porter ? Quels combats sont prioritaires pour les habitants ?
Selma Labib : En effet, je suis tête de la liste « Ivry ouvrière et révolutionnaire », aux côtés de Benoît Chazerand, camarade cheminot, et de bien d’autres travailleurs présents sur la liste. On se présente dans une ville où le Parti communiste (PCF) tient la mairie depuis plus de 100 ans, et voudrait la garder avec une liste d’union de la gauche. Se présenter, y compris face à la gauche institutionnelle unie ou divisée, c’est déjà une politique en tant que telle pour dire que nos problèmes du quotidien, nos conditions de vie et de travail, nos salaires continuent de se dégrader, et qu’aucune élection ne réglera nos problèmes. La société capitaliste, c’est la dictature du capital. Si nous avons la chance de pouvoir voter de temps en temps dans un pays comme la France, nous n’avons pas l’illusion que le résultat pourrait changer la vie des travailleurs car le vrai pouvoir est entre les mains des grands patrons qui, eux, ne sont pas élus.
Le Matin d’Algérie : Le pays traverse crise sociale, économique et écologique. Quelle est votre lecture de la situation ? Qui en paye le prix et comment ?
Selma Labib : Déjà en 2019, pendant le mouvement des gilets jaunes contre la vie chère, on chantait en manifestation « contre Macron, président des patrons, grève générale, c’est ça la solution ! ». Effectivement, le gouvernement Macron à déroulé le tapis rouge aux patrons : le dernier rapport Oxfam le montre bien avec les 32 milliardaires qui ont doublé leur fortune depuis qu’il est au pouvoir. Le contexte international aussi de marche à la guerre, de remilitarisation, on le sent y compris en France. Le gouvernement martèle sa propagande nationaliste pour mieux justifier de nous faire les poches à nous, les travailleurs. Le budget militaire continue d’augmenter, les services utiles à la population continuent de se dégrader, et le patronat multiplie ses attaques en bénéficiant de toutes les aides du gouvernement, plus de 200 milliards d’euros de subventions aux patrons l’année dernière ! La jeunesse aussi en paye le prix avec le service militaire volontaire, le tri social dans l’éducation et dans l’enseignement supérieur. C’est dans le cadre de cette offensive patronale que nous comprenons la montée des idées d’extrême droite et des tentatives de divisions racistes. Le gouvernement a une large responsabilité là dedans, quand il organise une minute de silence à l’assemblée pour la mort d’un nazillon mais qu’il ignore complètement les jeunes tués par la police, les morts au travail, les meurtres racistes ou les milliers de morts en Méditerranée. Il est responsable aussi quand des milliers de travailleurs font face à la mauvaise volonté des préfectures pour renouveler leur papiers. Ca fait partie des attaques pour affaiblir une partie de notre classe.
Les travailleurs sont attaqués mais ils ne se privent pas de riposter : on a connu une grosse mobilisation au mois de septembre contre les budgets d’austérité. On était plusieurs milliers à Paris en manifestation le week-end dernier pour exprimer notre colère face au meurtre d’El Hacen Diarra, tué par la police la nuit du 14 au 15 janvier dans le commissariat du 20ème arrondissement de Paris. Et rien que dans les deux dernières semaines, je suis allée soutenir les travailleurs du supermarché Carrefour « Grand ciel » à Ivry, dans la banlieue parisienne, en débrayage pour leur conditions de travail, ainsi que sur le piquet de grève de Cenexi, une usine pharmaceutique ou les salariés sont en grève reconductible depuis 10 jours pour leurs salaires. Il faut dire que leur patron leur a proposé 20 euros d’augmentation par mois, une provocation. Notre force elle est là ! Moi-même, qui suis conductrice de bus en banlieue, j’étais en grève la semaine dernière car la RATP a proposé 0,08 % d’augmentation soit deux euros par mois !
Le Matin d’Algérie : Vous critiquez souvent la gauche institutionnelle. Que proposez-vous pour que les aspirations populaires trouvent enfin un vrai relais ?
Selma Labib : Oui, on combat aussi la gauche institutionnelle même si on milite aux quotidien dans les luttes avec des militants de certaines organisations de la gauche. Une partie de la gauche, quand elle est dans l’opposition, parle parfois un peu plus des préoccupations du monde du travail, elle peut aussi parfois dénoncer les inégalités qui augmentent (même si en général elle se limite à vouloir « taxer » les riches, elle a complètement oublié que le socialisme passe par l’expropriation des capitalistes !) mais finalement, elle postule toujours à gérer les affaires de la bourgeoisie et restreint les moyens d’action qu’elle propose au changement au cadre institutionnel, aux élections. L’unité de la gauche et le nouveau front populaire, qui était censé être un front contre l’extrême droite, n’a pas du tout fait reculer les idées d’extrême droite, mais elle a permis en revanche de ressusciter les politiciens du PS qui viennent de voter le budget antisocial du gouvernement Lecornu-Macron. Alors oui, nous combattons les illusions d’un changement par les urnes et nous défendons qu’il n’y a que par nos luttes, qu’en prenant nos affaires en main qu’on pourra changer la société.
Le Matin d’Algérie : Racisme, sexisme, précarité… quelles actions concrètes le NPA a-t-il menées récemment pour s’attaquer à ces injustices ?
Selma Labib : La lutte contre toutes les oppressions n’est pas pour nous un « à côté », cela fait partie de nos combats contre cette société capitaliste qui utilise et développe toutes les pires idées réactionnaires pour diviser. La lutte contre l’oppression des femmes, contre le racisme fait partie de la lutte des classes. Au NPA-Révolutionnaires nous militons pour que l’ensemble des travailleurs se saisissent de ces combats. En ce moment, notre camarade tête de liste à Paris, Blandine Chauvel qui travaille à l’AP-HP (hôpitaux de Paris) est aux côtés de Majdouline,
infirmière à l’AP HP qui a été radiée pour port d’un calot. Ce n’est pas un cas isolé, et la direction de l’hôpital utilise des critères racistes sous couvert de laïcité. En réalité, il s’agit d’une campagne patronale qui vise à faire une démonstration de pouvoir arbitraire dans l’espoir de faire taire tous les soignants et soignantes. Cela permet aussi de supprimer des centaines de postes et de coller à ce budget qui a drastiquement appauvri les hôpitaux. Grâce à la mobilisation, Majdouline a été réintégrée, mais l’hôpital s’est acharnée et l’a mise à pied huit mois de mise à pied sans aucun revenu. Elle continue de se battre et ses collègues avec elle.
Le Matin d’Algérie : Comment transformez-vous la colère et la frustration en action collective ? Quel rôle pour les comités de quartier et la jeunesse ?
Selma Labib : Nous voulons en finir avec cette société capitaliste, nous sommes révolutionnaires, donc nous sommes toujours prêts à nous battre contre toutes les attaques. Mais ce n’est pas nous qui décidons quand les travailleurs se mettent en colère et prennent confiance de leur force. Lorsque des mobilisations éclatent – comme c’est arrivé dans beaucoup de pays ces dernières années et en France aussi, les directions syndicales, même de ceux qui sont réputés les plus combatifs, jouent les pompiers. Ils sont les deux pieds dans la logique du « dialogue social » avec le patronat ou le gouvernement. Ils imposent dans les mouvements une stratégie : des journées de grèves carrées où ils annoncent d’avance que le travail reprendra le lendemain, ou bien des luttes isolées secteur par secteur et même entreprise par entreprise. Cela participe à un sentiment de résignation.
À l’opposé de cette politique, nous saisissons toutes les occasions pour développer le niveau de conscience des travailleurs et des travailleurs. En discutant tous les jours avec tous nos collègues, qu’ils soient syndiqués ou non syndiqués. Lorsque il y a des mobilisations qui éclatent, des grèves dans les entreprises, nous défendons que les travailleurs doivent diriger eux-mêmes leur propre mouvement, dans des assemblées générales et des comités de grève. C’est le plus important dans une grève, la grève appartient aux grévistes ! Nous avons la même politique dans la jeunesse scolarisée : que les mouvements de lycéens et d’étudiants se transforment en école de la grève et de l’organisation pour former de futurs travailleurs combatifs.
Le Matin d’Algérie : Face à la hausse des prix, aux suppressions de postes et à la précarité grandissante, quelles mesures immédiates défend le NPA ?
Selma Labib : Le programme que nous défendons, c’est un programme pour les luttes. Nous le mettons en avant dans les élections en annonçant la couleur : il faudra se battre pour l’imposer, pas seulement voter. 2000 euros nets par mois pour vivre c’est le minimum quand on voit que les profits du CAC explosent chaque année. Les patrons se mènent une guerre de productivité, qui se traduit par des suppressions de postes, des licenciements, une guerre aux chômeurs. Nous défendons l’interdiction des licenciements, et le partage du temps de travail entre tous et toutes sans perte de salaire. Pour imposer ces revendications, il faut aussi que les luttes se coordonnent et ne restent pas isolées les unes des autres : un « mai 68 » qui irait jusqu’au bout !
Nous insistons aussi sur le droit de vote des étrangers, la régularisation des travailleurs sans papiers, l’ouverture des frontières et la libre circulation : la lutte pour l’égalité des droits permet d’unifier le monde du travail et de faire front pour s’imposer face au patronat.
Le Matin d’Algérie : Comment reliez-vous la lutte pour l’environnement à celle contre les inégalités ? La transition écologique peut-elle se faire sans justice sociale ?
Selma Labib : C’est la course aux profits capitaliste qui entraîne la destruction de la planète. Les pays riches, impérialistes pillent les ressources partout sur la planète. Le capital épuise la nature et les travailleurs disait Marx. Aujourd’hui ce sont les peuples parmi les plus pauvres qui sont en première ligne face aux catastrophes climatiques qui sont la responsabilité des riches et de la classe capitaliste. Les sommets comme les COP sont devenus les rendez-vous des plus grands pollueurs de la planète comme Total. La seule réponse face à l’urgence climatique c’est de changer de mode de production. Il faut renverser le capitalisme au profit d’une société qui produit selon les besoins et les capacités de la planète et pas pour les profits d’une minorité.
Le Matin d’Algérie : Le NPA se positionne sur de nombreux dossiers internationaux. Quels combats vous paraissent essentiels aujourd’hui ?
Selma Labib : Nous sommes communistes, révolutionnaires et internationalistes. « Travailleurs de tous les pays, unissez-vous », pour nous ce n’est pas qu’un slogan, c’est une politique. Nous ne marchons pas dans la propagande nationaliste de nos gouvernement qui veulent nous faire rallier les intérêts des bourgeoisies nationales. Nous avons plus en commun avec les travailleurs du monde entier qu’avec les patrons français. Nous dénonçons la responsabilité de la France dans le soutien à l’État d’Israël et au génocide en Palestine. Non seulement la France envoie des armes mais son gouvernement tente d’imposer une chape de plomb contre la solidarité au peuple palestinien. Ils s’apprête à faire passer une loi qui assimile l’antisionisme à l’antisémitisme. Ce qui est antisémite, c’est ce genre de politique qui assimile les Juifs à des soutiens de l’État israélien. Nous avons été dans les manifestations de solidarité au peuple palestinien dès le début, avec notre propre drapeau, le drapeau rouge, et nos propres mots d’ordre, contre Netanyahou, Macron et Trump qui sont les meneurs des guerres impérialistes.
En Europe, c’est ce mois-ci le sombre anniversaire des quatre ans de l’agression guerrière de Poutine en Ukraine. Nous avons beaucoup dénoncé cette agression, mais aussi le durcissement anti-ouvrier du gouvernement de Zelensky dans la guerre et son alignement total sur les impérialismes de l’Otan. Nous dénonçons la terrible répression en Russie contre les opposants au régime de Poutine, y compris les anti-guerre de gauche. Les seuls gagnants ce cette guerre sont les marchands d’armes, les grands patrons de l’énergie qui se battent pour récupérer ces marchés et les multinationales qui lorgnent sur le marché de la reconstruction. Les centaines de milliers de morts et de blessés sont dans leur écrasante majorité des travailleurs forcés d’aller au front. C’est toujours leurs guerre, et nos morts.
Nous sommes solidaires des combats des travailleurs dans le monde entier : à Minneapolis, où la population s’est organisée et a manifesté à plusieurs dizaines de milliers contre la police de l’immigration, ou en Iran, où les travailleurs se sont révoltés contre le régime.
Le Matin d’Algérie : Au-delà des élections, quelle société voulez-vous voir émerger ? Quel rôle le NPA entend-il jouer pour provoquer un vrai changement ?
Selma Labib : Ce sont les travailleurs, ce prolétariat qui n’a jamais été aussi nombreux à l’échelle du monde qui est la seule classe capable de renverser ce système. Nous nous revendiquons de la tradition trotskyste et donc de la révolution de 1917 en Russie, qui a renversé l’État bourgeois et mis en place un gouvernement de travailleurs avant que celui-ci soit dévoyé par le stalinisme. Nous sommes communistes, pour une société débarrassée de l’exploitation et des oppressions. Rien que dans les quinze dernières années, les révoltes n’ont pas manqué, que ce soit dans le monde arabe, en Amérique latine, en Asie ou même dans les pays occidentaux. Ce qui a manqué en revanche, c’est une direction révolutionnaire à ces luttes, pour qu’elles n’aillent pas dans des voies de garage institutionnelles, qui changent les gestionnaires des institutions, qui changent au mieux le « régime » mais qui ne permettent jamais aux travailleurs, à la classe ouvrière de prendre la tête de ces mouvements d’ensemble contre le système. C’est ce que nous tentons de construire, et nous cherchons à pouvoir le faire avec d’autres révolutionnaires aujourd’hui. Nous pensons que face aux impasses institutionnelles, il faut qu’un pôle des révolutionnaire puisse s’exprimer ensemble pour être une direction alternative qui permette de transformer les révoltes populaires en révolutions sociales victorieuses.
Entretien réalisé par Djamal Guettala