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Sri Lanka : quatre ans après les révoltes qui avaient chassé le président

La période du Covid a vu se multiplier sur l’île (comme dans de nombreux autres pays) des mobilisations de paysans mais aussi et surtout d’ouvriers agricoles, de travailleurs et travailleuses du textile. Dans le cadre d’un effondrement économique de grande ampleur en 2022, les images de plusieurs mois de luttes marquées par des occupations de jardins publics (dont celui en face du palais présidentiel), des envahissements de bâtiments publics et incendies de palaces de bourgeois associés au clan au pouvoir ont fait le tour du monde. Mise en place de potagers, cinéma, bibliothèque, centre de soin : les occupants ne manquaient pas d’inventivité. États d’urgence, tirs sur la foule, blocages des réseaux sociaux n’avaient pu venir à bout d’une révolte aboutissant au départ du clan au pouvoir lié à la famille Rajapaksa particulièrement honni.

Le maintien d’une répression importante, de nouveaux titulaires de l’exécutif et de nouvelles élections ont, cependant, enterré les perspectives immédiates des manifestants de 2022. Pour combien de temps ?

Occupation du Palais présidentiel, juillet 2022.

2022, l’Aragalaya : quand les travailleurs renversaient le régime

Le 9 juillet 2022, à la suite de quatre mois de mobilisations sociales d’ampleur (Aragalaya : en cinghalais, « la lutte »), l’occupation du palais présidentiel par les manifestants provoque la fuite du président Gotabaya Rajapaksa dont la famille se partageait le pouvoir depuis près de 20 ans. La population, face à une crise économique majeure, avait commencé à protester et à s’organiser. Le Sri Lanka est alors incapable de rembourser sa dette extérieure et intérieure et ne peut importer les biens nécessaires à la vie quotidienne.

Outre des occupations, une trentaine « d’incidents » ont eu lieu, souvent des maisons de parlementaires incendiées par la foule. Le principal mot d’ordre était « Gota Go Home » tant la population rendait son clan responsable de la crise.

À la suite du départ de Rajapaksa, Ranil Wicremesinghe, un politicien bourgeois rompu à l’exercice du pouvoir depuis 40 ans, est désigné comme président. Un accord est trouvé avec le FMI sur un échéancier repoussant dans le temps le remboursement des prêts et permettant un « retour à la normale » notamment de réimporter du pétrole à un coût acceptable pour la population.

Le JVP, principale organisation de la gauche nationaliste cinghalaise, qui avait raté deux coups d’États en 1971 et 1988, et qui en 2019 ne faisait que 3 % des voix, remporte les élections présidentielles de 2024 dès le premier tour. Issu d’une famille de petits fermiers, le nouveau président, Anura Kumara Dissanayake, décide alors d’abandonner les habits du politicien parlementaire qu’il était pour porter un jean.

Venu à la politique après l’incendie de sa maison familiale lors de la répression de la dernière tentative d’insurrection maoïste dans l’île en 1988… cet « outsider » était déjà ministre de l’Agriculture au milieu des années 2000. Il propose les mêmes recettes que ses prédécesseurs : trouver la meilleure puissance impérialiste susceptible d’accorder subsides et prébendes à l’État cinghalais. Le Sri Lanka a bien des atouts économiques que les politiciens marchandent à la Chine, aux États-Unis ou à l’Inde.

Stan Miller

 

 


 

 

Témoignages de militants du Frontline Socialist Party participants à la conférence de Paris au mois de mai dernier

Le JVP a tenté deux insurrections et se revendique marxiste-léniniste. Même maintenant qu’ils dirigent le gouvernement, ses dirigeants affirment qu’ils sont le parti marxiste. Mais sur tous les aspects politiques et économiques, les politiques qu’ils mènent sont dans la continuité du parti capitaliste précédent.

L’agression de l’Iran a eu des conséquences dramatiques pour la population. Le Sri Lanka achète son pétrole à l’Inde qui achète elle-même à l’Iran. L’Iran a proposé du pétrole à prix réduit. Mais le gouvernement sri-lankais a refusé afin de s’aligner sur l’Amérique. Comme en 2022, la population a des difficultés à se déplacer et doit rester chez elle en raison du coût de l’essence. Les exportations de thé vers le Moyen-Orient ont été aussi affectées.

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Le clan Rajapaksa et le génocide des Tamouls

Le clan Rajapaksa détrôné par l’Aragalaya domine la politique cinghalaise de 2005 à 2022 (mis à part un court interlude) en s’appuyant sur le « soutien » de la Chine, et dans le pays sur l’hostilité aux musulmans et surtout le massacre des Tamouls… Une recette d’oppression qui vient de loin.

Sur l’île de Ceylan, l’indépendance acquise en 1948 est marquée par le triomphe du nationalisme cinghalais (communauté déjà favorisée par le colonialisme britannique) se revendiquant, sur la base de chroniques bouddhistes du milieu du premier millénaire relues au XXe siècle, de regrouper les « premiers » habitants de l’île face aux « envahisseurs » tamouls (représentant 15 % de la population). Dès les années 1950, le cinghalais devient l’unique langue officielle et les moines bouddhistes sont les garants d’un régime choisissant ce culte comme religion officielle. Les pogroms anti-tamouls de juillet 1983 (dit Black July) mènent au renforcement du mouvement nationaliste des LTTE (Liberation Tigers of Tamil Eelam) basé sur une guérilla.

Sur deux millions de Tamouls vivant au Sri Lanka au début des années 1980, un million vit aujourd’hui en exil tandis que 100 000 ont été tués durant les affrontements, dont plusieurs dizaines de milliers au printemps 2009. L’écrasement des nationalistes et de la population tamouls se fait avec des armes venues de Chine et un soutien diplomatique de Pékin pour chasser journalistes mais aussi ONG et permettre le bombardement de réfugiés souhaitant fuir les combats. Depuis 15 ans, des militaires cinghalais gèrent fermes, hôtels, restaurants et autres entreprises au détriment des survivants tamouls chassés des anciennes zones de guerre. Les temples hindous et mosquées sont détruits.

Chris Miclos

 

 


 

 

Les rentes chinoises, les dettes de l’État et son effondrement

L’impérialisme chinois n’a pas été simplement diplomatique et militaire. Entre 2000 et 2021, les créanciers chinois voient leur part de la dette publique extérieure du Sri Lanka passer de 1 à 20 %. En 2022, 25 % des « remboursements » de la dette allaient aux banques chinoises tandis que 50 % servaient à rembourser des obligations souscrites après 2009 auprès de créanciers pour grande partie occidentaux. 25 % des recettes de l’État sont alors consacrées au remboursement des créances. La crise économique post-covid vient précisément d’un endettement de plus de 50 milliards de dollars associé à des taux d’intérêt élevés.

Alors que le tourisme s’était effondré, les travailleurs sri-lankais émigrés se faisaient aussi virer des emplois qu’ils occupaient dans le golfe Persique. Sans devise, c’est-à-dire sans importation de nourriture ou de pétrole, l’économie s’est effondrée. La vente d’essence a même été interdite aux particuliers tandis que la grande majorité de la population sautait des repas et que le chômage explosait. L’inflation des prix de la nourriture atteint 80 % par mois en juin 2022. Le gouvernement ferme alors les écoles, pousse à l’émigration immédiate et demande aux fonctionnaires de cultiver leur jardin. Présenté dans la presse occidentale comme l’incarnation d’un impérialisme chinois rayonnant, le Sri Lanka s’effondre.

CM

 

 


 

 

Le mouvement révolutionnaire : des combats… et des impasses

Les premiers syndicats au Sri Lanka sont fondés par le LSSP (Lanka Sama Samaja Party) dans les années 1930. Le LSSP est le premier parti politique fondé au Sri Lanka en 1935 : il se revendique de Léon Trotski. Son influence est importante durant deux décennies. Ses échecs notamment lors d’une grève générale (hartal), en 1953 conduit à son adaptation au chauvinisme cinghalais et au réformisme dans les années 1960. En 1964, le LSSP soutient l’idée d’un gouvernement de front populaire avec le parti bourgeois SLFP (Sri Lanka Freedom Party) : le secrétariat « unifié » se revendiquant de la IVe Internationale exclut alors le LSSP. L’arrivée du LSSP au pouvoir en 1970 dans le cadre d’une coalition avec le SLFP pousse une fraction importante de la jeunesse mais aussi de la classe ouvrière à se tourner vers la lutte armée prônée par le JVP (Janatha Vimukthi Peramuna) qui se revendique de Mao et Che Guevara. En 1971, le JVP tente une insurrection qui sera réprimée dans le sang et coûtera la vie à des milliers de militants. Une autre tentative de coup d’État maoïste en 1988-1989 aura les mêmes conséquences.

SM

 

 


 

 

Les syndicats face à 50 ans de néo-libéralisme et d’antiterrorisme

La population sri-lankaise travaille principalement dans l’agriculture, les services et le secteur informel. Cependant, une classe ouvrière existe, forte de son nombre et de son rôle dans l’appareil productif : ports, raffinerie, etc. Dans le secteur textile, des dizaines de milliers de femmes sont employées dans les zones franches où les entreprises étrangères, notamment américaines (programme Millenium Challenge Corporation), ne paient pas de taxes.

Jusqu’en 1977, l’économie sri-lankaise est largement étatisée. Un gouvernement très à droite alors élu met en place une politique dite néolibérale : privatisation de pans entiers de l’économie et législation dite « antiterroriste » qui attaque les droits démocratiques. Dans la classe ouvrière, une nouvelle organisation se réclamant du trotskisme (NSSP) se crée en 1976 sur les cendres de la politique de collaboration de classe du LSSP dont les syndicats s’affilient au NSSP. En 1980, un comité syndical d’action commune est fondé en vue de l’organisation d’une grève générale. Cette grève échoue : des milliers de travailleurs sont licenciés et certains sont assassinés.

Le gouvernement met aussi en place une législation pour intégrer davantage les syndicats à l’appareil d’État : si les syndicats s’enregistrent auprès de l’État, ils peuvent bénéficier de financements publics permettant d’entretenir une bureaucratie dont l’intérêt est de faire le moins de vagues possible. Les partis bourgeois investissent également le champ syndical : 2 000 syndicats enregistrés auprès de l’État n’ont pas de tradition de luttes communes. Dans les occupations qui ont duré plusieurs mois en 2022, les occupants notamment les plus jeunes étaient hostiles à la présence des partis, qu’ils soient de gauche ou de droite.

En 2022, les organisations syndicales sont alors très méfiantes d’une mobilisation qui se voulait à la fois radicale et citoyenne. Tandis que les manifestants brûlaient les maisons de parlementaires corrompus, les lieux de travail étaient souvent calmes. Mais lorsque les voyous à la solde des Rajapaksa tentent d’agresser les militants campant devant le palais présidentiel, les ouvriers du bâtiment défendent les occupants. Les syndicats contrôlés par le JVP appellent alors essentiellement à des élections.

Depuis, le JVP a été élu. Et le parlement discute ces jours-ci une proposition de loi émanant du nouveau président en place depuis 2024 : « L’acte de protection de l’État contre le terrorisme ». Cette loi prévoit des pouvoirs étendus pour la présidence (qui en a déjà beaucoup), l’implication plus importante de l’armée dans le maintien de l’ordre et des sanctions accrues pour ceux qui « veulent violer l’intégrité territoriale ou remettre en cause la souveraineté du Sri Lanka ou d’un autre pays » : définition suffisamment large pour englober tous ceux qui remettraient en cause l’ordre en place. Rappelant fortement les régimes autoritaires du passé, cette nouvelle loi légalise encore un peu plus la répression des minorités et des opposants.

SM

 

 


 

 

Modi ou Bouddha : quel Dieu vénérer ?

Après le départ du clan au pouvoir en 2022, le FMI revient sur le devant de la scène plus ou moins discrètement. L’impérialisme indien qui n’avait jamais réellement quitté l’île (le capitalisme chinois investissant au sud de l’île tandis que son homologue indien investit au nord) revient alors en force. Modi, le dirigeant indien, promet 4 milliards de dollars qui augmenteront la dette tout en permettant d’acheter très rapidement nourriture ou pétrole et de renégocier certaines échéances. Il débarque avec des reliques de Bouddha et des promesses de modernisation d’infrastructures par des entreprises indiennes plus que chinoises. Le FMI accorde finalement 3 milliards de dollars en mars 2023. Le nouveau régime n’a alors que l’espoir de meilleurs deals et maintient en place les « conseillers » économiques de ses prédécesseurs, privatise les entreprises publiques, la terre, l’eau… pour n’obtenir finalement pas grand-chose. À la suite du cyclone de 2024, la Banque mondiale estime les pertes matérielles équivalentes à 4 milliards de dollars, le FMI promet une « aide financière » d’urgence de 200 millions.

CM

 

 


 

 

Été 2026 : la spéculation étouffe des producteurs de riz… qui ne se laissent pas faire !

Ces dernières semaines ont été marquées par la mobilisation d’agriculteurs du riz qui font face à quelques grossistes spéculateurs qui imposent des prix très bas aux producteurs. Le prix actuel auquel le riz est acheté par les grossistes est de 85-90 roupies le kilo (22-24 centimes d’euro) : 10 à 15 roupies au-dessous du prix de production. Ces mobilisations visent aussi l’État pour qu’il fixe un prix minimum ou même achète lui-même du riz. Et les agriculteurs réclament également un accès plus facile aux engrais. Dans ce cadre, le gouvernement en place (JVP) accuse les agriculteurs de mener une « grève politique » hostile au gouvernement… Une crainte bien légitime : en 2022, c’est la mobilisation des agriculteurs qui initie la révolte menant au départ du président honni Rajapaksa.

SM