Les Nuits rouges, 2026, 220 p., 15 €
Rakovski est connu comme militant internationaliste avant la Première Guerre mondiale et proche de Trotski dans les oppositions de gauche qui se succédèrent en URSS.
Les textes présentés dans ce livre montrent son rôle en Ukraine entre 1919 et 1923. Il s’agit de brochures, lettres, interviews, télégrammes et interventions orales sténographiées. C’est la première fois que ces textes de Rakovski sont publiés ensemble. Certains l’avaient été par le passé, d’autres sont totalement inédits.
La question nationale ukrainienne dans le contexte de la révolution de 1917 et de la guerre civile en est le sujet principal. Ses positions ont vite évolué et l’ont conduit à prendre les mesures qui s’imposaient. Rakovski a participé à la constitution de l’Union soviétique avec l’objectif d’assurer une égalité entre les républiques indépendantes. Mais il lui a fallu faire face à la politique, consciente ou inconsciente, de russification de ses camarades de parti dans un pays à prédominance paysanne de langue ukrainienne, alors que la classe ouvrière était à l’époque principalement russe, mais aussi juive.
Rakovski pense que la question nationale ne peut être vraiment résolue qu’en liaison avec l’émancipation sociale. C’est pour cette raison que le Parti communiste d’Ukraine doit toujours être prêt à attaquer le nationalisme dès il s’en prend à la classe ouvrière pour l’obliger à servir les intérêts de la bourgeoisie.
Une fois le pouvoir pris par la classe ouvrière, alliée aux paysans pauvres et moyens, il n’en découle pas automatiquement que la question nationale est résolue. Pour Rakovski, il y a toute une série d’actions à entreprendre immédiatement, inscrites dans le long terme.
S’il existe un contrôle et un plan général de développement et de fonctionnement à l’échelle de l’Union, chaque république doit bénéficier d’une autonomie civile, administrative, économique, financière et culturelle.
Toutefois, le projet d’autonomisation proposé par Staline revenait à inclure les républiques indépendantes, dont l’Ukraine, dans le cadre de la RSFSR avec un statut d’autonomie. Les organes suprêmes de pouvoir de la Russie devenaient ceux de l’Union, les républiques et régions autonomes ne disposant plus que d’une souveraineté très restreinte. Rakovski s’est retrouvé relativement isolé dans le combat qui l’a opposé à ce projet.
Staline, devenu secrétaire général du Parti communiste en avril 1922, se débarrasse de Rakovski en le faisant nommer ambassadeur à Londres en juillet 1923.
Dans une lettre qu’il lui envoie le même mois, Rakovski constate que les institutions qui se mettent en place, en lien avec la question nationale, ne vont pas dans le bon sens, et il ajoute que la vie politique pourrait devenir le privilège d’un petit groupe, les masses ouvrières et paysannes n’y participant plus. Pour l’auteur de ce livre et traducteur des textes, c’est une forme de remise en cause de la nature du régime, mais que Rakovski n’a jamais formulée comme telle.
Pierre Mattei
