Après quatre ans de guerre et des pertes considérables des deux côtés, Poutine comme Zelenski ont tenté de combler les rangs de leur armée par différents moyens : mercenaires nationaux ou internationaux, contrats proposés aux délinquants emprisonnés, primes et salaires attrayants, pressions pour pousser les étudiants à s’engager. Désormais, Zelenski demande à l’Union européenne (UE) de limiter les aides accordées aux réfugiés ukrainiens en âge d’être mobilisés, voire de les obliger à rentrer dans leur pays. La Pologne a ainsi expulsé un premier contingent d’Ukrainiens. Les sursis accordés à certains personnels des entreprises stratégiques sont revus à la baisse.
Le refus de la guerre a en effet conduit à l’exil ou à la clandestinité de nombreux hommes dans les deux pays : 1,3 million en Russie, plus de 200 000 en Ukraine. La corruption permet à toutes les étapes d’échapper à la mobilisation, ou au moins d’éviter de se retrouver sur la ligne de front, pour le plus grand profit des officiers impliqués dans ce trafic d’influence. Chaque solution a son tarif.
L’État ukrainien a donc chargé les centres territoriaux de recrutement (CTR) de traquer les hommes mobilisables dans la rue, les magasins, les cafés et les restaurants, et maintenant sur les lieux de travail en vue remplir des bus (la « bussification »). Cette mobilisation forcée prend des formes très violentes. Un homme a eu les côtes brisées par les coups reçus au CTR de Nikolayev, il y est resté enfermé 18 jours, le temps de guérir. À Dniépro, un homme est décédé suite à sa visite médicale avant l’intégration dans l’armée. Dans le régiment Skala, on a signalé des morts et des tortures d’hommes récemment mobilisés. Une militaire a déclaré à ce propos que « l’esprit d’esclavage » régnait dans l’armée ukrainienne.
L’État russe, sans décréter la mobilisation, pratique lui aussi ce genre de méthodes, comme le montrent des événements récents dans la région de Penza. Malades mentaux, handicapés, blessés, situations sociales difficiles, tout est bon pour trouver de la chair à canon. L’État russe recrute aussi plus particulièrement parmi ses minorités nationales défavorisées, à l’aide de primes, afin de sauvegarder le plus longtemps possible la « paix sociale ».
Une résistance multiforme
En Ukraine, une résistance multiforme s’est développée contre cette « bussification ». À Odessa, une jeune fille a poignardé un représentant du CTR qui voulait arrêter son petit ami. À Kharkov, un homme s’est défendu avec un couteau pour les mêmes raisons. Dans la région de Khmelnitski, deux membres du CTR ont été battus, alors qu’ils tentaient de se saisir d’un homme pour le mobiliser. Au-delà de ces réactions individuelles, les émeutes spontanées se sont multipliées pour libérer les victimes de ces rafles. Ces émeutes sont souvent filmées et leurs images circulent sur les réseaux sociaux.
En Russie, de telles formes collectives de résistance semblent plus rares pour le moment, malgré la violence des recruteurs. Néanmoins, à Bekovo, près de Penza, des ouvriers d’une sucrerie ont chassé les recruteurs qui venaient chercher un de leurs collègues sous prétexte qu’il avait un casier judiciaire, et pouvait donc être mobilisé.
Nous devons apporter notre solidarité à ceux qui refusent ainsi le carnage. La seule issue de la guerre favorable aux classes populaires serait une fraternisation des soldats et des travailleurs russes et ukrainiens contre ceux qui, des deux côtés, veulent les envoyer à la boucherie au nom d’intérêts qui ne sont pas les leurs.
Pierre Mattei