Bien que tenus à l’écart du reste de la société, les prisonniers n’échappent pas à ses maux : la misère et, pour nombre d’entre eux, l’exploitation. Ceux qui travaillent en prison représentent en France près de 30 % des détenus, soit près de 22 000 personnes. Leurs salaires sont très bas, entre 20 et 45 % du Smic – 280 euros par mois en moyenne. Les détenus n’ont droit à aucune indemnité en cas de maladie professionnelle ou de chômage. Les horaires sont extrêmement flexibles, au bon vouloir de l’administration pénitentiaire et, le cas échéant, du patron.
Le système de cantine – de nombreux biens et services sont payants en prison – exerce sur les détenus un chantage systémique : travailler est le seul moyen d’accéder à des conditions de détention moins pénibles pour les détenus qui ne peuvent bénéficier du soutien de leurs proches.
En plus de salaires misérables, les détenus subissent une discipline encore plus féroce que dans les usines : pas de droit de grève, aucune possibilité de défendre ses intérêts ou de s’organiser collectivement. Les dérogations au droit du travail commun sont innombrables, malgré les (très) timides tentatives de réforme de l’administration pénitentiaire en la matière. Bien que la convention de l’organisation du travail international, qui proscrit le travail forcé, ait été ratifiée par la quasi-totalité des pays de la planète, le travail des détenus est fréquent dans les faits. En France, techniquement, les détenus signent un contrat de travail. Mais la pression qui s’exerce sur eux est bien plus forte que sur le salarié ordinaire – dont la « liberté » à l’intérieur de l’entreprise, bien que codifiée, relève souvent de l’arbitraire patronal. La Chine et les États-Unis, les deux principales puissances capitalistes mondiales, sont aussi celles qui comptent le plus de prisonniers, et elles ont d’ailleurs refusé de signer cette convention sur le travail forcé.
Au-delà de son rôle de maintien de l’ordre, la prison remplit donc une fonction économique. En France, si de nombreuses tâches en prison sont des tâches d’intérêt général liées à l’entretien de la prison – ce qui permet à l’État de faire des économies sur le dos des détenus –, près d’un tiers des prisonniers travaillent pour des entreprises privées. Aux États-Unis, avec deux tiers des deux millions de personnes incarcérées qui travaillent, cela représente chaque année pour 11 milliards de biens et services (soit environ 8 000 dollars par détenu pour un travail gratuit ou quasi gratuit). Les prisons privées américaines, en plus de bénéficier de juteux contrats avec l’État, profitent de cette main-d’œuvre corvéable à merci. Dans les prisons publiques, de grandes entreprises ont accès à cette main-d’œuvre en détention, comme Starbucks, IBM, McDonald’s ou Walmart. Le film The Big One de Michael Moore, sorti en 1997, montre par exemple un centre d’appel employant exclusivement des prisonniers, dont les interlocuteurs ne sont pas au courant de la situation.
La soif de profits ne s’arrête pas à la porte des prisons.
Robin Klimt
