Les prisons françaises débordent. Mais elles sont avant tout remplies de pauvres : chômeurs, travailleurs précaires, personnes sans domicile, jeunes des quartiers populaires ou issus de l’immigration. Selon l’Observatoire international des prisons, plus de la moitié des personnes détenues étaient sans emploi avant leur incarcération, près d’un tiers vivaient dans des conditions de logement précaires et 8 % étaient sans domicile fixe. Une personne sans domicile a jusqu’à huit fois plus de risques d’être condamnée à une peine de prison ferme.
Quand les discriminations mènent à la prison
Cette réalité n’a rien d’accidentel. Dans cette société capitaliste où des millions de travailleurs subissent de plein fouet chômage, pauvreté et exclusion, les délits liés à la pauvreté sont particulièrement surveillés et réprimés : vols alimentaires, défauts de permis, petits trafics ou non-paiement d’amendes1 conduisent fréquemment devant les tribunaux, voire en prison.
Parmi les plus démunis, ceux qui subissent le racisme sont également davantage exposés aux contrôles policiers, aux poursuites judiciaires et à l’incarcération. En France, selon une enquête du Défenseur des droits, les jeunes hommes noirs ou arabes ont jusqu’à vingt fois plus de risques d’être contrôlés par la police que le reste de la population. Pauvreté, racisme et répression se renforcent mutuellement, et ce n’est pas un hasard si ceux qui subissent le plus souvent les discriminations à l’embauche, au logement ou à l’école sont également surreprésentés parmi les personnes contrôlées, poursuivies et emprisonnées2.
Une machine à fabriquer de l’exclusion
La prison ne reflète pas seulement les inégalités, elle les aggrave. Au 1er décembre 2025, les prisons françaises comptaient plus de 86 000 détenus pour seulement 63 600 places, soit un taux d’occupation supérieur à 135 % – il dépasse même 200 % dans certains établissements et des milliers de détenus dorment sur des matelas posés à même le sol ! Cette promiscuité produit des violences, un manque d’accès au soin et une détérioration de la santé physique et mentale des détenus.
Les effets à la sortie sont tout aussi révélateurs. Selon le ministère de la Justice, près de 60 % des personnes libérées sans accompagnement récidivent dans les cinq ans. À l’inverse, ce taux chute de moitié en cas de suivi socio-éducatif. Mais ces dispositifs restent largement sous financés ! Une fois libérés, les anciens détenus doivent également faire face au poids du casier judiciaire, qui complique l’accès à l’emploi, au logement et parfois même à certaines formations.
Loin d’être un remède aux problèmes sociaux, la prison contribue donc à les entretenir et à les renforcer.
Martin Eraud
1 La prison pour dettes n’existe plus en France depuis 1867… sauf, éventuellement, dans le cas du non-paiement d’une amende.
2 À ce sujet, lire La couleur de la justice de Michelle Alexander. Publié en 2010, ce livre analyse le système pénal américain et montre comment la « guerre contre la drogue » a contribué à l’incarcération massive des populations noires et latino-américaines.