Depuis plusieurs semaines, un mouvement surnommé la « révolution des flamants roses » grandit en Albanie, contre les projets d’investissement du clan Trump, derrière lesquels les manifestants visent le gouvernement d’Edi Rama, et au-delà.

Source : wikimedia commons
Depuis 2024, Jared Kushner et Ivanka Trump – respectivement gendre et fille du président américain – ont manifesté leur plan de construction d’un complexe hôtelier de luxe sur l’île de Sazan, au large de la côte albanaise, près de la seconde ville du pays, Vlorë. Dès le début, le projet a suscité des oppositions : il est censé être construit en plein milieu du delta de la Vjosa, l’un des derniers fleuves européens dont le cours est en grande partie épargné par l’homme, et le projet menace notamment une zone protégée avec de nombreux flamants roses – d’où le nom pittoresque de ce mouvement.
La récente flambée est survenue après une nouvelle visite de Kushner et Ivanka Trump et le début de clôture de terres au sein de la réserve protégée de Vjosa-Narta, qui concrétise les plans. Mais elle vient aussi dans la foulée de manifestations de masse, entre décembre et avril derniers, qui ont viré à l’affrontement violent avec la police à Tirana et qui réclament la démission du Premier ministre Edi Rama1. Ces manifestations visent – aussi et déjà – la corruption et une politique d’alignement sur de nouvelles visées de l’impérialisme américain : après avoir déjà accepté les visées impérialistes européennes avec l’installation de camps de concentration pour migrants expulsés d’Italie (avec l’espoir d’accélérer ainsi l’intégration du pays à l’UE), le gouvernement Rama permet l’installation d’un « quartier général pour opérations spéciales » de l’armée américaine et s’est systématiquement rangé derrière les gouvernements américain et israélien, à l’ONU, lors des débats sur le génocide en Palestine.
Sans surprise, derrière le slogan général de « L’Albanie n’est pas à vendre », non dénué d’un certain nationalisme, les dernières manifestations, de plus en plus nombreuses, ont à nouveau embrayé sur des critiques générales de la corruption et la revendication de démission de Rama, vu comme soutien du projet. Sur les nombreuses pancartes des manifestants, les slogans sont aussi divers que radicaux : « Quand les étudiants se révoltent, l’État tremble » ou « S’il n’y a pas de justice pour le peuple, il n’y aura pas de paix pour le gouvernement ». Et tandis que les manifestations du début du printemps ont pu être en partie marquées par l’opposition politicienne conservatrice derrière Sali Berisha, les jeunes sont nombreux à exprimer leur dégoût pour les deux principaux partis, considérés comme les deux faces d’un même système pourri et corrompu jusqu’à la moelle. Des pancartes affichent : « Rama en prison, Berisha en prison ». Et la politique des États-Unis confirme leur révolte : Trump a levé les lourdes sanctions contre Berisha – équivalentes à celles qui pèsent sur les principaux dirigeants russes – ce 12 juin, se ménageant un éventuel pion de rechange.
Longtemps davantage tentée par l’émigration que par la mobilisation, la jeunesse albanaise emboîte le pas à la jeunesse turque, serbe, grecque ou encore bulgare et roumaine. Le 23 mai à Belgrade, de nouvelles manifestations accompagnées d’affrontements violents avec les forces de l’ordre ont rappelé que le mouvement en Serbie, autour de thèmes et revendications similaires à celui d’Albanie, est loin d’être endormi. Un « printemps des Balkans » semble bien reparti pour une nouvelle saison.
Dima Rüger, 16 juin 2026
1 Du Parti socialiste, héritier plus ou moins direct du Parti des travailleurs albanais d’Enver Hoxha.