Au début du mois de juillet, sur fond de négociations puis de reprise des frappes militaires américaines sur l’Iran et les ripostes iraniennes, des millions de personnes ont participé aux six jours d’hommage au guide suprême de la république islamique d’Iran, Ali Khamenei, tué le 28 février par les États-Unis. Si le régime a très largement exagéré la participation, annonçant quelque 43 millions de personnes, il n’en reste pas moins que la mobilisation a été massive. Le plan de Trump et de Netanyahou, qui espéraient mettre à terre le régime l’hiver dernier, a échoué1.
Pourtant, l’Iran a bien connu en décembre 2025 et janvier 2026 un soulèvement qui a ébranlé le régime. S’il est difficile d’établir un bilan des victimes de la répression, les morts et les arrestations se comptent au moins en dizaines de milliers.
La révolte de 2025-2026 était un coup de plus contre des institutions déjà remises en cause par une série de mouvements d’ampleur ces dernières années : en 2009 contre la réélection frauduleuse du président Ahmadinejad, en 2017-2018 et en 2019-2020, contre le coût de la vie, en 2021 avec une série de grèves et de mobilisations ouvrières, et en 2022-2023 avec le mouvement « Femme Vie Liberté ».
Des mobilisations de plus en plus radicales, tournées contre le régime lui-même, et brutalement réprimées, avant que le gouvernement ne consente à quelques concessions – comme la dissolution de la police des mœurs – pour revenir à une très précaire paix sociale.
À défaut de prédire la chute du régime, il est utile de revenir sur sa naissance, dans l’une des dernières révolutions du XXe siècle.
Partie 1 — L’Iran avant la révolution
Le coup d’État de 1953
Les racines de la révolution de 1979 se trouvent probablement en grande partie dans le coup d’État orchestré par les États-Unis et le Royaume-Uni en 1953 contre le Premier ministre Mossadegh, responsable de la nationalisation du pétrole iranien, pour redonner les pleins pouvoirs au roi, ou chah, Mohammad Reza Pahlavi. Celui-ci, après avoir tenté de renverser son Premier ministre, s’était éclipsé avant de revenir avec l’appui des pays impérialistes.

Mossadegh, bien que soutenu par le Parti communiste, à l’époque appelé « Parti des masses » (Tudeh), n’était en rien un anti-impérialiste. Le but de la nationalisation était que la bourgeoisie nationale puisse partager plus équitablement avec les grandes puissances les fruits de l’exploitation de son prolétariat. Le chah, lui aussi, voulait s’enrichir en profitant de la rente pétrolière. Mais là où Mossadegh voulait transformer une couche de la petite bourgeoisie en grande bourgeoisie nationale, le chah avait des ambitions bien plus personnelles, et une politique autrement plus conciliante avec les puissances impérialistes, notamment les États-Unis, dans une zone qui était historiquement dans la sphère d’influence britannique. Après la répression brutale des soutiens de Mossadegh et des partis et organisations de gauche, le chah conclut en 1954 un nouvel accord sur le pétrole. Celui-ci maintenait la propriété du pétrole par la société nationale, avec une exploitation partagée entre un consortium d’entreprises britanniques (54 % de l’exploitation) américaines (40 %) et une française (6 %). Ainsi, même si une grande partie des bénéfices retombaient dans les mains des firmes étrangères, ce partage assurait à l’État les moyens d’une certaine modernisation du pays.
La « révolution blanche » et l’émergence de l’ayatollah Khomeiny
Ce revenu permit d’engager durant la décennie suivante une réforme agraire. Son but était de tourner la production vers l’exportation, dans l’intérêt des firmes de l’agrobusiness étrangères et de quelques milieux d’affaires iraniens, notamment de la famille royale elle-même. Ainsi, l’Iran, qui était autosuffisant dans les années 1950, devait vingt ans plus tard exporter 60 % de ses biens vivriers.
Mais cette politique de « modernisation » ne s’en prenait pas qu’à la paysannerie pauvre. Elle visait avant tout les classes possédantes traditionnelles : le haut clergé et la bourgeoisie marchande (autrement appelée le bazar). Agrémentée d’un affichage progressiste, avec la « révolution blanche » de 1963, qui mettait fin aux tribunaux religieux et donnait le droit de vote aux femmes, la politique du chah lui mit à dos ces franges réactionnaires de la société, tout en lui assurant le soutien du parti de Mossadegh, le Front national (FN), et du Tudeh. Ces deux derniers, pourtant interdits, demandaient alors la fin de la dictature… mais aussi la poursuite des réformes.
C’est ainsi un jeune dirigeant religieux, l’ayatollah Khomeiny, qui prit la tête de la contestation, et devint le seul opposant avec une audience de masse à porter le mot d’ordre de renversement de la monarchie. Le clergé – qui avait plutôt soutenu le coup d’État de 1953 – prit donc la tête des émeutes de juin 1963 contre le chah. Khomeiny devint l’incarnation de la contestation, exilé en novembre de la même année par le régime. Parallèlement, la répression systématique contre les militantes et militants communistes et l’interdiction des partis d’opposition firent des mosquées les seuls lieux d’expression libre contre le gouvernement et les dirigeants.
La « modernisation » dans une économie de rente
La politique de modernisation du chah créait pourtant les bases d’une contestation sociale plus large encore. Dans les années 1960 et 1970, l’Iran connut une industrialisation relativement importante. Elle s’appuyait sur les secteurs de la pétrochimie, de la sidérurgie et sur les usines de montage, employant ainsi peu de main-d’œuvre locale, mais nécessitant la présence de nombreux ingénieurs étrangers. Cette politique n’a donc pas participé à l’acquisition des savoir-faire technologiques des pays développés. Mais les usines étant systématiquement des coentreprises (joint-ventures) entre le propriétaire d’Amérique du Nord ou européen et des investisseurs iraniens, membres ou proches de la famille royale, l’industrialisation participa à une plus grande concentration des richesses dans les mains d’une très étroite fraction de la bourgeoisie.

Dans le même temps, la classe ouvrière passait de 22,6 % de la population active en 1966 à 32 % en 1975, une croissance significative, mais qui ne compensait pas l’exode rural consécutif à la réforme agraire. La croissance du chômage atteignit ainsi 10 % dans la même période. Les grandes villes voyaient croître un sous-prolétariat urbain dans les bidonvilles, une masse de déshérités (mostazafin), de laissés pour compte de la modernisation du pays.
Le choc pétrolier de 1973 ne fit qu’augmenter cette dichotomie entre le régime et la population. L’afflux de pétrodollars permit des dépenses de deux types : d’une part, dans des secteurs non productifs, le luxe et l’armement, ce dernier faisant de l’Iran le « gendarme du Golfe » en relais des États-Unis. D’autre part, en investissant directement à l’étranger. Le chah devint ainsi actionnaire à 25 % de l’entreprise allemande Krupp et il participa au renflouement de l’entreprise d’armement américaine Grumman Aviation. Dans tous les cas, l’argent dépensé par les pays impérialistes dans l’achat de pétrole revenait donc… dans ces mêmes pays.
Mais le chah n’était pas un simple « pantin » des États-Unis : il était un actionnaire qui plaçait ses propres capitaux et empochait ses propres dividendes, un acteur à part entière de l’économie capitaliste mondiale, quoique toujours dépendant de l’achat de son pétrole par les pays les plus développés.

Les prémices de la révolution
Entre 1973 et 1977, l’Iran connut plus de 150 grèves ouvrières, toujours très courtes mais souvent victorieuses. Le niveau d’affrontement était croissant, avec en juillet 1977, l’incendie de l’usine General Motors de Téhéran par ses ouvriers.
La contestation gagna aussi les couches intellectuelles libérales du pays. En octobre 1977, plus de 10 000 personnes assistèrent à des « soirées des écrivains et poètes » contre la censure dans les principales villes du pays. Dans le même temps, une campagne internationale dénonçait les crimes et les exactions de la terrible police politique du chah, la Savak. En janvier 1978, c’est la jeunesse étudiante qui se mit en grève contre la présence de troupes en poste sur les campus.
Le chah avait ainsi contre lui les classes possédantes traditionnelles, le bazar et le haut clergé, les intellectuels, la jeunesse scolarisée, les mostazafin des bidonvilles et la classe ouvrière. Pourtant, les propositions du Front national et du Tudeh restaient les mêmes : que le chah règne sans gouverner. L’appel de Khomeiny en décembre 1977 à renverser le roi confirma qu’il était la seule figure majeure de l’opposition à ne pas transiger.
Partie 2 — La révolution de 1978-1979
Janvier – août 1978 : le premier cycle de mobilisation
Le 8 janvier 1978, des manifestations eurent lieu dans tout le pays contre la presse gouvernementale qui avait insulté Khomeiny. La répression fit plusieurs morts. Le 18 février, soit quarante jours plus tard, le temps du deuil musulman, eut alors lieu une manifestation de commémoration des martyrs. La répression continuant, s’ouvrit un cycle de manifestations tous les quarante jours, dans lequel s’intercalaient d’autres dates, elles aussi marquées par une répression mortelle et donc suivies de nouvelles manifestations de deuil.
Dans le premier semestre de 1978, le mouvement s’étendit à la prison de Qasr ou encore au Kurdistan, où 10 000 personnes assistèrent le 8 juin aux funérailles du prisonnier politique membre du Parti démocratique du Kurdistan (ou Komaleh), Aziz Youssef. Le 11 août, le mouvement franchit un nouveau cap avec le dressage de barricades à Ispahan. Le chah annonça alors la légalisation du Front national et la tenue d’élections « libres à 100 % » pour le mois de juin suivant… à condition que les candidats se situent « à l’intérieur de la Constitution [et] ne mettent pas en cause la monarchie ».
Ces annonces ne calmèrent pas la détermination des masses. Ce premier cycle de mobilisation avait été déclenché sans parti ni cadre organisationnel pour appeler aux manifestations, les quarante jours permettant à chacun et chacune de savoir quand manifester. Personne ne pouvait donc non plus lui demander de s’arrêter. Le chah promulgua alors la loi martiale le lendemain dans les villes d’Ispahan, Najafabad et Homavinshar.
Le 19 août 1978, un incendie au cinéma Rex d’Abadan fit de nombreuses victimes. Dès la semaine suivante, le slogan majoritaire dans les manifestations devint : « Mort au chah ! »

Septembre 1978 – janvier 1979 : l’entrée en action de la classe ouvrière et la chute du chah
16 janvier – 9 février 1979 : la période de double pouvoirLe 19 janvier 1979, les manifestations rassemblèrent plusieurs millions de personnes à Téhéran pour demander la démission du gouvernement Bakhtiar. Khomeiny revint le 1er février en Iran, accueilli par davantage de monde encore. Le 5 février, il forma son gouvernement, confié au libéral Mehdi Bazargan, un proche de Bakhtiar aux vues politiques très similaires.
Deux gouvernements se faisaient donc face : celui de Bakhtiar, tenant sa légitimité du chah, et celui de Bazargan, nommé par Khomeiny. Une situation de double pouvoir, certes, mais qui n’avait rien à voir avec celle de la Russie de 1917 : pas de concurrence ici entre un pouvoir bourgeois et un pouvoir ouvrier, mais entre deux gouvernements capitalistes, aux orientations économiques très proches. Leur seule différence était que l’un était pro-monarchie, l’autre pro-république islamique.
Or, c’est bien le second qui avait le soutien des larges masses populaires : dans plusieurs ministères, les fonctionnaires en grève chassèrent ainsi le ministre de Bakhtiar pour permettre l’installation de celui de Bazargan. Dans l’armée, des soldats affirmèrent leur loyauté au nouveau pouvoir. Ce fut le cas de soldats et techniciens de l’armée de l’air basés à Téhéran, qui prêtèrent le 9 février un serment d’allégeance à Khomeiny. Face à la garde royale envoyée pour une expédition punitive le soir, ils lancèrent des appels au secours à la population, distribuant des armes aux civils venus les soutenir. L’affrontement dura jusqu’à l’aube.
L’insurrection de Téhéran
Le lendemain, les rues de la ville étaient parsemées de barricades. Dans l’insurrection, l’organisation marxiste-léniniste des Fedayin, dont les membres avaient suivi des entraînements à la guérilla en Palestine, joua un rôle crucial. Elle lança des attaques de commissariats et des pillages d’usines d’armement, puis organisa la distribution d’armes par des camionnettes dans toute la ville. Les Fedayin assurèrent des cours de maniement des fusils, et affichèrent des modes d’emploi sur les murs. De son côté, sur une radio pirate, Khomeiny lança un appel au calme. Pourtant, le soir même, les chars de l’armée étaient chassés, le quartier général de la loi martiale pris d’assaut, le parlement incendié, les casernes et commissariats occupés ou assiégés…
Le lendemain, 11 février, des camionnettes conduites par des religieux et munies de haut-parleurs sillonnaient la ville pour ramasser les armes. Si le QG de Khomeiny, où elles étaient entreposées, se transforma en véritable arsenal, la majorité des insurgés ne rendirent pas leurs armes. Dans la journée, la prise de la radio et de la télévision permit à ces médias, jusque-là contrôlés par l’armée en raison de la grève des journalistes, de devenir les véritables états-majors de l’insurrection, en relayant les appels à renforcer le soutien dans un quartier ou à se rendre dans un autre pour éteindre un incendie en cours.
Dans la journée, l’armée annonça sa neutralité. En secret, le chef de l’état-major réunit les deux chefs de gouvernement et annonça à Bakhtiar le basculement de l’armée du côté de Bazargan et Khomeiny. Bakhtiar démissionna et quitta le pays, mettant ainsi fin à « 2 500 ans » de monarchie iranienne.

L’insurrection de Téhéran fut l’aboutissement d’une grève générale insurrectionnelle, d’un processus révolutionnaire dans lequel la classe ouvrière et les classes populaires avaient joué un rôle déterminant, non en suivant la direction bourgeoise de Khomeiny, mais en la dépassant.
Imaginant, sans doute avec effroi, jusqu’où une telle révolution pouvait aller, l’état-major prit alors la seule décision possible pour maintenir l’appareil d’État : donner le pouvoir à celui qui avait pendant deux jours essayé de freiner l’insurrection.
Partie 3 — Les débuts de la république islamique
Février – novembre 1979 : l’occasion manquée du mouvement ouvrier
Si le régime effectua dans les premiers mois une épuration de l’État, celle-ci ne fut en rien un bain de sang : entre février et juin, environ cinq cents exécutions de contre-révolutionnaires eurent lieu, dont environ trois cents gradés de l’armée et membres de la Savak, ainsi que sept anciens membres du gouvernement.
En revanche, les premiers affrontements parmi celles et ceux qui avaient fait la révolution débutèrent très rapidement.
Le 8 mars, les manifestations de femmes pour revendiquer le respect de leurs droits furent attaquées par des religieux et par une partie de la jeunesse des bidonvilles, notamment des jeunes femmes. Depuis les années 1930, la loi interdisait le port du voile, ce qui avait donné lieu à de nombreuses violences policières contre les femmes, y compris des viols dans les commissariats. Durant les manifestations de 1978 et du début de l’année 1979, les femmes le portaient donc en tant que signe de contestation. Mais pour de nombreuses femmes mostazafin, le choix de ne pas se voiler signifiait l’appartenance aux milieux privilégiés occidentalisés, aux beaux quartiers de Téhéran. Pour ces femmes du sous-prolétariat urbain influencées par l’extrême droite religieuse, imposer le port du voile à toutes les femmes était donc un moyen d’affirmer la victoire de la révolution populaire et de l’indépendance retrouvée.
Dans un premier temps, Khomeiny, toujours allié de libéraux dont les épouses ou les filles ne portaient pas le voile, comme Bazargan, joua l’apaisement, affirmant que contraindre les femmes à se voiler était contraire à l’islam. Mais ce répit fut de courte durée. De ces affrontements étaient nées des milices appelées « Parti de Dieu », ou Hezbollah, particulièrement violentes contre les partis politiques, le mouvement ouvrier et les mouvements étudiants de gauche.

Le mois de mars fut aussi marqué par les premiers incidents dans les provinces des minorités nationales : le Kurdistan, le Turkménistan et la région arabe du Khouzistan. Alors que la nouvelle Constitution était en cours de rédaction, les mouvements nationaux espéraient des garanties quant à leurs droits sinon l’autodétermination, au moins à une certaine autonomie.
Le référendum des 30 et 31 mars sur la proclamation de la république islamique fut ainsi boycotté dans ces régions, comme par la plupart des organisations d’extrême gauche, qui dénonçaient en outre l’absence de campagne, de liste électorale et surtout, l’alternative factice proposée : la république islamique ou la monarchie…
Le Tudeh, en revanche, converti au khomeinisme depuis qu’il avait tardivement compris l’adhésion populaire au dirigeant religieux, fut très actif dans la campagne qui vit le nouveau régime l’emporter à 98 %. Pour lui, la république islamique était le moyen de réaliser les tâches d’indépendance, de modernisation et de démocratisation indispensables avant d’oser envisager une révolution prolétarienne dans un pays arriéré comme l’Iran. Encore quelques mois plus tôt, c’est au chah qu’il confiait cette tâche.
Après la fuite des dirigeants d’entreprises, le nouveau gouvernement nationalisa le secteur bancaire, les compagnies d’assurance et la quasi-totalité de l’industrie. Les premiers mois du régime furent marqués par une agitation ouvrière continue, avec un rapport de force favorable à la classe ouvrière.
Dans les usines, le départ des cadres et techniciens étrangers et l’élection de comités de grève donnèrent lieu à des formes d’auto-organisation très poussées, avec des conseils ouvriers, les shoras, notamment autour d’Ispahan, qui obtinrent la réduction du temps de travail, l’augmentation des salaires, l’interdiction des licenciements, le contrôle ouvrier sur les embauches et l’élection des responsables.
L’auto-organisation ouvrière : l’exemple de General Motors Téhéran
Dans l’usine General Motors de Téhéran, les 3 500 ouvriers qui assemblaient jusqu’alors des pièces de voitures de luxe et d’utilitaires à destination du marché moyen-oriental, mirent en place des commissions de contrôle des comptes, des approvisionnements, de la production, ainsi qu’un comité de recherche technologique.
Ils élaborèrent même un plan de reconversion pour construire de petites voitures populaires et prirent contact avec les shoras d’usines de montage automobile du pays. Des délégations d’usines de tout l’Iran se réunirent en coordination pour centraliser les besoins et réfléchir à une relance de l’industrie automobile sous contrôle ouvrier, avec la production d’une voiture populaire.
Mais le nouveau pouvoir ne comptait pas laisser lui échapper ce secteur qui avait montré son poids durant la révolution et commençait à développer ses propres organisations. Dans les usines, les shoras islamiques, sous contrôle du nouveau corps des gardiens de la révolution (les Pasdaran) entrèrent en concurrence avec les conseils ouvriers indépendants, lançant une chasse aux communistes.
En juin, seize militants de la section iranienne de la Quatrième Internationale, le Parti socialiste des travailleurs (HKS), et trois membres du conseil des ouvriers de l’industrie du pétrole, issu du comité de grève, furent arrêtés au Khouzistan pour avoir pris position pour le droit à l’autodétermination du peuple arabe et contre la loi martiale. Plusieurs furent condamnés à mort le 22 août. Les exécutions furent annulées grâce à une campagne internationale menée par la Quatrième Internationale, mettant ainsi en lumière la nature du nouveau régime. Cette première vague répressive s’accompagna d’une restriction de la liberté de la presse le 6 août et d’interdictions de journaux, y compris la presse du Tudeh. Ce qui n’empêcha pas ce dernier de continuer à soutenir le gouvernement et même l’interdiction des autres journaux, tout en expliquant que sa propre interdiction était un malentendu !
L’été fut aussi marqué par des affrontements armés au Kurdistan, l’armée iranienne entrant dans sa capitale, Mahabad, le 3 septembre.
Le même mois, 175 étudiants et enseignants de l’université de Téhéran furent exclus pour « corruption ».

© Iroony, Iran main languages, Wikipédia
Les années 1980 : la mise en place du nouveau régime
L’islamisation de la vie quotidienne ne se fit pas du jour au lendemain. Dans les premiers mois, elle n’était pas toujours visible dans les grandes villes, sinon à travers les programmes télévisés, avec le remplacement des films et séries occidentales par des discours de Khomeiny sur le sens de l’islam, ou avec l’interdiction de la musique à la radio…
Plus violemment, elle toucha les femmes célibataires travaillant dans l’administration publique, qui furent soumises à des tests de virginité. Elle s’étendit aux rues, avec le harcèlement des femmes vêtues à l’occidentale, des attaques des comités révolutionnaires contre les discothèques, bars, restaurants, puis avec même des contrôles à domicile contre l’organisation de fêtes et la possession d’alcool – celui-ci n’étant plus toléré que pour les membres des communautés chrétiennes. Ces mesures contribuèrent du reste au développement des trafics d’alcool et, plus encore, de drogue, avec une augmentation continue de la toxicomanie jusqu’à nos jours.
Mais au cours de l’année 1979, les lieux de rencontre et de sociabilité restaient animés par les discussions politiques. Malgré la répression, des meetings de tout le spectre politique se tenaient encore dans les universités…
Pour refermer durablement toutes les poches de liberté et de contestation, un gouvernement a souvent besoin de rassembler la population autour de lui. Deux événements lui en offrirent l’occasion.
La prise d’otages de l’ambassade des États-Unis et la guerre Iran-Irak
D’abord, lorsque du 4 novembre 1979 au 20 janvier 1981, le personnel de l’ambassade des États-Unis à Téhéran fut pris en otage par les « étudiants islamiques fidèles à la ligne de l’imam Khomeiny » qui demandaient à Washington l’extradition du chah. Cette action, non commanditée par le régime, fut rapidement assumée et récupérée par Khomeiny. Aux yeux d’une grande partie des peuples opprimés et des mouvements anti-impérialistes du monde entier, il endossait alors le rôle d’un nouveau leader du tiers monde en humiliant la plus grande puissance mondiale.
C’est dans ce contexte que se tint le référendum constitutionnel des 2 et 3 décembre, un succès pour Khomeiny, malgré le boycott des minorités nationales et des principales formations d’extrême gauche et de gauche, à l’exception du Tudeh. C’est dans ce contexte aussi qu’en mars 1980, le gouvernement annonça la fermeture des universités pour « purification ». Leur réouverture n’eut lieu que trois ans plus tard.

Le second événement majeur fut la guerre Iran-Irak de 1980 à 1988. Une guerre est bien souvent l’occasion d’imposer des lois d’exception, avec leur lot de suppressions des libertés, de musellement de l’opposition… En Iran, elle permit à partir de 1983, un bain de sang pour le mouvement ouvrier et l’imposition de mesures strictes comme le port du voile obligatoire.
Quelques leçons de la révolution iranienne
Trotski expliquait, à propos de la révolution russe, que sans organisation dirigeante, l’énergie des masses se volatilise « comme de la vapeur non enfermée dans un cylindre à piston ». La révolution iranienne de 1978-1979 a été un gigantesque mouvement des masses populaires, une révolution portée par des aspirations anti-impérialistes, pour la dignité et la justice sociale. La jeunesse et la classe ouvrière y ont joué un rôle central. En grande partie, son déroulement, une forme de grève générale insurrectionnelle, peut encore être une inspiration pour des mouvements révolutionnaires futurs.
Mais elle n’était pas dirigée par un parti communiste révolutionnaire voulant mettre fin à toutes les formes d’oppression et d’exploitation.
Elle n’était pas non plus dirigée par un parti social-démocrate ou stalinien, ni par un secteur nationaliste progressiste inspiré d’idées socialisantes ou libérales à l’occidentale, qui auraient par d’autres moyens mis fin à l’agitation ouvrière afin de maintenir son exploitation. Pour la première fois, ce sont des religieux qui ont prétendu à la prise et à l’exercice du pouvoir, non simplement à former un contre-pouvoir capable d’influencer un gouvernement. Dans la décennie suivante, la progression du Hamas palestinien face à l’OLP ou celle du Hezbollah libanais face au « secteur palestino-progressiste » s’explique en grande partie par des failles similaires de la part du mouvement ouvrier.
En Iran, l’incapacité du mouvement ouvrier non seulement à prendre le pouvoir, mais même à y prétendre, s’explique sans doute par les illusions quant à la volonté de Khomeiny de mettre en place un régime démocratique. La victoire du régime ultra réactionnaire et répressif que nous connaissons est ainsi due à l’absence d’un parti révolutionnaire implanté dans la classe ouvrière, les campagnes, la jeunesse, les universités, parmi les chômeurs, dans le mouvement des femmes et les mouvements nationaux, capable de donner l’impulsion comme un « piston » avec une stratégie de regroupement et d’initiative.

Partie 4 — L’Iran de nos jours
Les groupes au pouvoir
Institutionnellement, la république islamique d’Iran est dirigée par le guide suprême, Khomeiny jusqu’à sa mort en 1989, puis l’ayatollah Ali Khamenei, et dorénavant son fils Mojtaba Khamenei, avec un président et un Parlement élus au suffrage universel.
Dans les faits, et en simplifiant grandement, le pouvoir est divisé entre deux grandes fractions. La première est celle des Pasdaran. Cette armée parallèle constitue le service de renseignement extérieur de l’Iran, notamment actif en Syrie jusqu’à la chute d’Assad, au Liban autour du Hezbollah et en Irak. Elle constitue aussi le fer de lance de la répression intérieure, appuyée sur une milice, le Bassidj, dont les membres sont recrutés parmi les mostazafin, tout comme la police des mœurs fondée en 2005 et dissoute en 2022. Enfin, les Pasdaran forment un gigantesque consortium financier, qui a la main sur les ports, les aéroports, les télécommunications, l’industrie. Politiquement, les Pasdaran sont représentés par les courants conservateurs qui tiennent leur légitimité de leur volonté de confrontation avec l’Occident. Ce sont eux qui ont placé Khamenei à la mort de Khomeiny, contre l’avis du clergé traditionnel.
Celui-ci constitue l’autre groupe dominant du régime, en lien avec la grande bourgeoisie marchande, religieux et bazaris appartenant souvent aux mêmes familles. Certes réactionnaire, ce groupe est cependant plus en phase avec les aspirations des classes moyennes et de la jeunesse, et il a davantage intérêt à un apaisement des relations avec l’Occident. Il constitue le courant politique réformateur, courant qui n’en a pas moins mené de brutales répressions, par exemple en 1999, en 2019 et cette année encore.
Depuis la révolution, et surtout depuis la mort Khomeiny, le Conseil de la révolution, qui filtre les candidatures aux élections, s’est arrangé pour faire alterner les deux fractions au pouvoir. Le président actuel, Pezeshkian, est un représentant de la frange réformatrice. Mais, depuis février 2026, il est encore plus évident que son pouvoir est dérisoire. Alors que le nouveau guide n’est jamais apparu en public depuis la mort de son père, les Pasdaran tiennent plus que jamais les rênes2.
Une société moderne, au développement inégal
L’Iran est un pays émergent, urbanisé à 75 %, avec un taux d’alphabétisation de 95 %, une espérance de vie de 75 ans, un taux de fécondité de 1,6 enfant par femme, un accès important à l’enseignement supérieur, notamment pour les femmes – qui représentent 60 % du public des facs –, un secteur culturel (musique, cinéma, séries) florissant… Mais il connaît de très fortes inégalités : 40 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, 50 % des jeunes diplômés sont au chômage, surtout les femmes, alors que des milliardaires étalent leurs richesses sans pudeur.
Enfin, dans un pays constitué en grande partie de minorités nationales, les projets de développement concernent avant tout la région de Téhéran et les provinces du Nord, cœur de l’identité iranienne. Les autres régions sont particulièrement touchées par le sous-développement et par l’absence de reconnaissance. Ainsi, au Baloutchistan, riche de pétrole, de gaz, d’uranium, de cuivre et d’or, 80 % de la population vit sous le seuil de pauvreté.
Ces dernières années, la reprise des sanctions par Trump en 2018 (qui a fait chuter d’un tiers les recettes des exportations de pétrole), la sécheresse de 2021, la dépendance vis-à-vis du blé russe et ukrainien, l’inflation de 40 % par an, et de 60 % pour le pain, la suppression des subventions sur huile, la farine, le lait et la viande à l’été 2022, ont suscité des vagues de colère.
Le gouvernement, alors aux mains de l’ultra-conservateur Raïssi, a répondu en accentuant sa politique réactionnaire. En 2021, la justice a fait procéder à plus de 300 exécutions capitales, notamment pour possession de drogue, grèves et constitution de syndicats ou encore pour homosexualité. Et pour faire face aux difficultés des familles rurales – tout en relançant la natalité – le gouvernement les a encouragées à donner leurs filles en mariage en échange de dots. En 2021, 33 000 filles de 10 à 14 ans ont ainsi été mariées.

Une vague de soulèvements populaires3
À l’hiver 2017-2018, puis en 2019-2020, de grands mouvements ont éclaté dans les villes moyennes et périphériques, notamment des bastions conservateurs, contre le coût de la vie, le non-paiement des salaires et les expulsions de logements, avec de nombreuses grèves et manifestations. Les slogans visaient le régime lui-même, rendu responsable des sanctions qui aggravent les conditions de vie. La réponse a été toute répressive, avec 1 500 morts en 2019.
En 2021, plus de 4 000 grèves, actions, sit-in et mouvements de protestation se sont déroulés, dont celui de la pétrochimie, qui emploie 100 000 salariés, et des soulèvements au Khouzistan pour l’accès à l’eau. Au début de l’année 2022, des mouvements similaires ont eu lieu dans plusieurs villes, comme Ispahan, et un mouvement de grève était lancé par les fonctionnaires, notamment de l’enseignement.
Le 16 septembre 2022, Mahsa Amini, jeune femme kurde de 22 ans, arrêtée par la police des mœurs le 13 septembre à Téhéran pour avoir mal porté son voile, est décédée des violences policières. Ses funérailles dans la ville de Saqqez se sont transformées en manifestation et d’autres se sont déroulées au Kurdistan, ainsi que des grèves, avant les manifestations étudiantes de Téhéran et Ispahan, au cours desquelles des étudiantes ont enlevé leurs voiles, symboles du régime et de sa brutalité, et parfois chassé les représentants de l’autorité des universités. En quelques jours, ce mouvement s’est étendu au reste du pays.
Il s’est agi d’un mouvement très large, populaire, de différentes classes, sans direction, et aux formes diverses : grèves, manifestations, affrontements, vidéos, piratage de la télévision… En octobre, les manifestations avaient lieu toutes les nuits à partir de 18 heures et le samedi toute la journée. Plusieurs jours durant, des grèves ont éclaté dans le pétrole, avec des blocages de routes dans la plus grande ville pétrolière, Abadan au Khouzistan, et dans la province de Bouchehr, sur le golfe Persique.
Dès le début, le pouvoir a procédé à des bombardements au Kurdistan et fait tirer sur la foule au Baloutchistan, où les manifestations dénonçaient aussi le viol d’une jeune fille de 15 ans par un chef de la police.
Mais ce mouvement venait de loin. Même sans direction, il lui a été possible d’apprendre des expériences passées. Beaucoup ont su ainsi contourner les coupures d’Internet et des réseaux sociaux (en septembre 2022, les téléchargements de VPN ont ainsi bondi de 3000 % !) et, surtout, les manifestantes et manifestants ont montré une détermination à toute épreuve, sans peur de la répression et de la mort. Les slogans l’affirmaient : « Femme, Vie, Liberté », mais aussi « Pain, travail, liberté » et « À bas la République islamique », « Ni chah, ni Guide suprême » ou encore « Mort au dictateur ! »

© Darafsh, Wikipédia
Certes, le régime a semblé s’assouplir avec la dissolution de la police des mœurs. Mais le contrôle des tenues des femmes, lui, n’a pas pris fin. Certes, le gouvernement et le patronat ont réussi à limiter les luttes ouvrières en versant une partie des nombreux arriérés de salaire, mais la priorité budgétaire est restée le bras armé du régime : le budget des Pasdaran a ainsi augmenté de 38 % !
La colère est loin de s’être éteinte, comme l’a montré la nouvelle vague de contestation de 2025-20264.
Jusqu’à présent, la contestation n’a pas pu se doter de structures de coordination afin de diriger la contre-attaque et, au-delà, de prétendre au renversement et au remplacement du régime par un pouvoir issu de la lutte, sans compter sur les réformateurs ou sur les gouvernements étrangers. Il n’en existe pas moins des réseaux militants, notamment féministes, des assemblées et réunions dans les universités, des partis rodés à la guérilla au Kurdistan (le Komaleh, proche de la social-démocratie, et le petit Parti pour une vie libre, proche du PKK), des caisses de grève, des organisations syndicales parfois significatives, comme le Syndicat des travailleurs de la compagnie de bus de Téhéran et de sa banlieue (Vahed), celui des enseignantes et enseignants5…
Depuis plus de quarante ans, le pouvoir iranien cherche à écraser la classe ouvrière. Il lui a porté de nombreux coups et il continuera à le faire. Mais tant que l’oppression et l’exploitation existent, aucun État ne sera jamais en mesure de mettre fin à la révolte des opprimés et les exploités.
Jean-Baptiste Pelé
1 Voir sur notre site : « Iran – États-Unis : un accord qui acte l’échec de Trump », Jean-Baptiste Pelé, 23 juin 2026
2 Voir sur notre site :
- « Quel plan pour Washington et Téhéran ? », J.-B. Pelé, 3 mars 2026
- « Qui détient le pouvoir en Iran ? », J.-B. Pelé, 3 mars 2026
- « La révolte qui s’est manifestée en Iran pourrait bien déjouer les calculs sanglants de Trump », Stefan Ino et J.-B. Pelé, 3 mars 2026
- « Pas pour le bonheur du peuple iranien ! », Michelle Verdier, 3 mars 2026
- « Du feu des pasdarans à celui des bombes » J.-B. Pelé, 19 mars 2026
- « Iran : pas de libération sous les bombes », J.-B. Pelé, 15 avril 2026
- « Iran : négociations sous les bombes », Olivier Belin, 26 mai 2026
3 Voir sur notre site :
- « Iran : tuer des petites filles n’arrêtera pas la chute du régime », Tristan Katz, 7 mars 2023
- « Iran : « Notre révolution n’est pas à vendre », interview de Meysam al-Mahdi, 10 mars 2023
- « Iran : la détermination et la patience de la classe ouvrière », T. Katz, 19 juin 2023
- « Malgré la répression, les Iraniennes continuent de s’opposer au régime. Solidarité avec les femmes du monde entier ! », Uma Daunai, 5 novembre 2024
4 Voir sur notre site :
- « Malgré la répression du régime islamique, la colère se généralise en Iran », S. Ino, 3 janvier 2026
- « Iran : vivons-nous les derniers jours de la république islamique ? », S. Ino, 10 janvier 2026
- « Iran : la sanglante répression et ceux qui cherchent à berner la révolte », O. Belin, 23 janvier 2026
5 Voir sur notre site : « Contestation sociale et politique en Iran », J.-B. Pelé, 30 avril 2026