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Airbus : les travailleurs réclament le fruit de leur travail !

Interview de Guillaume, ouvrier sur la chaîne d’assemblage (FAL) A350 à Toulouse

Mercredi 6 mai, les équipes de soir à Airbus ont débrayé sur de nombreux postes, rejointes par l’équipe du matin le jeudi. Peux-tu nous raconter ce débrayage assez inédit à Airbus ? Pour quelles raisons, ou quelles revendications ?

C’est en effet quelque chose qui ne s’était pas produit depuis plusieurs années à Airbus. Cela fait quatre ans que j’y travaille et à cette échelle, je n’avais jamais vu ça. Pour beaucoup de collègues, c’est même la première fois qu’ils participent à ce genre d’action collective. La colère a démarré suite à l’annonce de la direction sur le montant de la prime de participation pour 2025, dont le montant annoncé est de 2057 euros, soit 2400 euros de moins que celle de l’année dernière (4472 euros). La prime de participation, c’est une prime obligatoire dans les entreprises de plus de 50 salariés et elle est variable en fonction du salaire de base. Le montant annoncé est de 2000 euros en moyenne, mais calculé en fonction du salaire des ouvriers par exemple, cela fait 1600 euros au final. Cette prime est censée être calculée sur les résultats de l’entreprise et c’est ça qui choque les collègues, car cela fait plusieurs années qu’Airbus engrange des records de bénéfices avec des articles réguliers dans la presse qui vantent la bonne santé de l’entreprise. Pour 2025, ce sont 5,2 milliards de bénéfices net qui ont été réalisés par l’entreprise, en hausse de 23 % par rapport à 2024. Quand on nous rabâche les oreilles à longueur de semaine qu’on doit se donner à 200 % pour que l’entreprise fasse de bons résultats, beaucoup de collègues tiennent en se disant que les primes seront au rendez-vous et que ça vaudra le travail fourni et la pression subie. Sauf que là, le chiffre annoncé est tellement en dessous de toutes les attentes que ça a été la goutte de trop. Le soir de l’annonce, les collègues ont donc débrayé à plusieurs endroits, par dizaines voire par centaines, pour exprimer leur mécontentement.

Que dirais-tu à des gens qui pourraient estimer que 2000 euros c’est une prime déjà très importante et que vu le niveau de salaire dans le reste du pays, c’est un peu gonflé de se plaindre ?

Il faut savoir que le salaire de base à l’embauche chez Airbus, c’est 2000 euros brut pour les ouvriers. C’est au-dessus du Smic, mais pas de beaucoup. Beaucoup comptent en fait sur les primes, en particulier les jeunes qui se projettent dans l’avenir et enchaînent les heures supplémentaires pour compléter le salaire. Bosser sur les FAL, quand on est un jeune ouvrier, c’est travailler régulièrement six jours par semaine, en horaires décalés, au contact de produits salissants et dangereux et à porter des charges lourdes. Sans compter la responsabilité évidente de travailler au standard de l’aéronautique, d’autant plus qu’on engage notre propre responsabilité en cas de défaut. Alors pour compenser tout ça, il y a des primes pour tout et notamment les fameuses primes d’intéressement et de participation sur lesquelles beaucoup comptent pour leurs vacances ou pour leurs projets. Ces primes existent aussi dans d’autres entreprises, mais elles sont plus élevées dans les entreprises du CAC40, comme Airbus, d’où une certaine attractivité. Mais il faut bien voir qu’au vu des difficultés du travail, des risques que l’on prend, des impacts sur notre santé, il n’y aura en réalité aucune prime assez grosse pour compenser. Ça se confirme par la moyenne d’âge sur les chaînes d’assemblages qui est très basse, passé 40 ans en moyenne, ce n’est juste plus possible de tenir le rythme et même ceux qui commencent à 18 ans, après 10 ou 15 ans passés au charbon, font tout pour quitter la FAL, parfois en démissionnant. Alors ce n’est vraiment pas du luxe de réclamer simplement ce que l’on estime être une partie du fruit de notre travail. Les bénéfices exceptionnels d’Airbus viennent uniquement de notre travail. Alors c’est vrai que les salaires sont très bas ailleurs. Mais ce n’est pas parce qu’il y a pire ailleurs que nous ne devons pas nous battre. Au contraire, si ça peut servir d’exemple, tant mieux. Et ça ferait du bien, notamment dans la sous-traitance, comme chez Atalian qui s’occupe du nettoyage des avions et qu’on côtoie au quotidien. Leurs salaires sont une misère et leurs conditions de travail pas meilleures que les nôtres, loin de là !

Comment est-ce que cela s’est passé concrètement sur ton poste ? Quelle a été la réaction de la direction ?

Débrayer ou faire grève à Airbus, c’est plutôt tabou. Ce climat est entretenu par les organisations syndicales majoritaires1 qui sont clairement pro-patronales. Elles préfèrent dire : « Laissez-nous faire, on vous défend, mais surtout restez calme. » Ils parlent du travail de l’ombre, mais c’est sûr que loin des yeux et des oreilles des travailleurs, il y a beaucoup de reculs sociaux qui sont signés. Cette fois, la mobilisation les a pris de court. Dès que la nouvelle du montant de la prime a été connue, l’information s’est vite répandue, que ce soit de vive voix ou par les boucles WhatsApp. Et l’envie de faire quelque chose aussi. Dans mon équipe, quand on a vu l’ambiance ailleurs, on a eu envie d’en être et de lancer quelques invitations. Et on s’est retrouvés le soir-même à une cinquantaine, peut-être un peu plus avec des collègues des postes de toute la FAL. Ça a fait sortir de leur lit les représentants de FO, venus à 22 heures pour se justifier de la situation. Et pendant qu’on était dehors, on savait qu’il y avait la même chose ailleurs. Le lendemain dans l’équipe du matin, un peu plus d’une centaine de collègues ont fait descendre les RH pour prendre la parole devant tout le monde. La direction a essayé d’être conciliante, en voyant ces rassemblements comme des pauses prolongées plutôt que des débrayages : ils ont dit avoir « entendu » notre colère et qu’ils iraient rediscuter (mardi) avec les organisations syndicales représentatives, pour ensuite appeler à la reprise du travail. Et les syndicats « négociateurs » ont emboîté le pas à la direction en appelant à avoir confiance en eux et à reprendre le travail.

Y a-t-il une suite prévue ? Quel premier bilan de ce premier jour ?

Ce qui va déterminer la suite, ce sont les résultats de la prochaine réunion de négociation mardi. « L’entente syndicale » espère négocier une prime de partage de la valeur pour compenser le montant de la prime de participation. Ils ont aussi demandé une commission indépendante pour connaître les raisons de la baisse au vu des résultats. Pour eux la situation est floue. Alors toute la question, c’est de savoir si mes collègues vont accepter cette baisse et s’ils se contentent aussi du montant de la prime de partage de la valeur qui sera peut-être négociée (si elle l’est !). Mais bon, cette prime qui date du mouvement des Gilets jaunes est plafonnée à 1500 euros, alors même si c’est le maximum, ce sera de toute façon une perte par rapport au montant de la prime de participation versée l’an dernier. 

Ce qui est sûr, c’est que le premier bilan de ces derniers jours est forcément positif. Ça peut sembler bizarre à dire alors que ça fait suite à une provocation de la direction sur le montant de la prime, mais des attaques similaires, il y en a régulièrement à Airbus. C’est normal que ça finisse par déborder, mais ça surprend toujours quand ça arrive, et là, c’est extrêmement positif de voir que malgré les appels au calme, la pression continue à être mise par les collègues. Pour beaucoup qui n’y croyaient pas, qui pensaient que c’était impossible de se retrouver nombreux, ça veut dire quelque chose. Quoi qu’il en soit, il y aura un avant et un après.

Maintenant, ce qu’on a devant nous c’est de pousser pour que la mobilisation continue et s’amplifie. Et à un moment ou à un autre, il faudra se mettre en grève. Parce que si on veut faire reculer la direction sur la prime, voir sur le reste, il n’y aura pas 36 000 autres moyens pour le lui imposer.

 
 
1 À Airbus, le trio FO, CFE-CGC, CFTC se fait appeler « l’entente » et accompagne la volonté de la direction dans ses réformes.