
Depuis maintenant plus d’un mois, la Bolivie est secouée par une lutte populaire d’ampleur qui bouscule les classes dirigeantes. Le mouvement a vu la jonction de différents secteurs : des petits paysans, des professeurs, des mineurs salariés, des assemblés de quartier. Si chacun avait ses propres revendications, l’absence de réponse et le mépris du gouvernement ont radicalisé les objectifs politiques du mouvement, qui réclame désormais la démission du président Rodrigo Paz.
Une lutte qui s’organise à la base
Les blocages des principaux axes routiers du pays, dont le nombre oscille entre 70 et 120 selon les journées, est le mode d’action historique de la paysannerie. Celle-ci s’organise au sein de la Confédération syndicale des travailleurs paysans, et de la Tupak Katari, rassemblant des communautés paysannes indigènes originaires. Si la paysannerie représente la force vive du mouvement, y prennent également partla Fédération de conseils de quartiers (FEDJUVE) de La Paz et d’El Alto, composée notamment d’ouvriers de petites usines, le syndicat des mineurs salariés du public et du privé, ou encore le magistère urbain (enseignants) de la province de La Paz. À La Paz, à El Alto et dans d’autres centres industriels et miniers, les blocages s’organisent autour de comités de blocage réunissant ces différents secteurs, chargés de coordonner les rotations des militants, leur ravitaillement, mais aussi de décider du passage ou non de camions de marchandises. Par exemple, dans les mines, où environ 20 % des travailleurs sont en grève, les équipes se relaient entre la production et les barrages routiers afin d’éviter l’arrêt complet de l’activité et les risques de licenciements. Dans les régions rurales, la même logique prévaut : tandis qu’une partie des paysans rejoint les mobilisations à La Paz et occupe les points de blocage, d’autres sont restés garder leurs terres. La coordination de ces différents secteurs se fait sous l’égide de la Centrale ouvrière bolivienne (COB), direction du mouvement.
Si depuis deux semaines le gouvernement de Rodrigo Paz cherche absolument à négocier, ses appels du pied restent lettre morte. Face au refus de la COB de négocier en raison des mandats d’arrêt frappant certains de ses dirigeants, le gouvernement a levé les poursuites les concernant. Une assemblée générale de la COB dimanche 31 mai, réunissant des délégués de tous les secteurs en lutte, devait donc trancher : accepter ou refuser d’aller aux négociations ? Si l’exécutif du syndicat semblait désireux de dialoguer, l’AG a finalement refusé toute forme de négociation et a réitéré sa revendication principale : la démission de Paz. Cette forme de contrôle de la base sur sa direction s’est ensuite exprimée lors du cabildo (sorte d’AG ouverte) d’El Alto du mardi 2 juin, au cours duquel de nombreux dirigeants ont répété « qu’ils ne trahiront pas » en allant négocier dans le dos des travailleurs mobilisés.
Face au risque d’une répression accrue, le besoin que la mobilisation s’amplifie
Après quelques tentatives de déblocages des routes qui ont échoué, l’État bolivien procède désormais à des arrestations extra-légales de dirigeants, emmenés dans des lieux clandestins : cinq dirigeants de la COB ont ainsi été arrêtés dimanche 7 juin. La veille, la police et les forces armées avaient mené des opérations de déblocage dans la province de Santa Cruz, accompagnées de militants d’extrême droite de l’Union Civica, armés eux-mêmes d’explosifs distribués par l’armée. On compte un mort et plusieurs blessés par balles dont deux dans un état grave, mais le blocage a tenu, défendu par des manifestants eux aussi armés. À cette situation s’ajoute la menace imminente d’un état de siège, une nouvelle loi venant tout juste d’être votée, qui n’attend que d’être appliquée par l’exécutif.
Dans ce contexte, le mouvement est à un carrefour : la bourgeoisie a choisi, pour l’instant, de faire bloc derrière Paz. La gauche d’Evo Morales est discréditée après 20 ans au pouvoir et l’extrême droite liée à la bourgeoisie agro-industrielle de Santa Cruz est affaiblie par des scandales de corruption. Face à la répression qui s’amorce, le pas est grand : passer d’une situation de blocage et de contre-pouvoir à une situation de double pouvoir de la classe ouvrière et de la paysannerie. Mais quels qu’en soient les développements immédiats, la lutte des travailleurs et des paysans boliviens montre déjà qu’il existe une autre voie dans un continent dominé par l’impérialisme américain, marqué par l’épuisement des expériences « progressistes » et la montée des forces réactionnaires : celle de l’organisation des exploités et de leur capacité à contester directement le pouvoir de la bourgeoisie.
9 juin 2026, Robert Daman