Nos vies valent plus que leurs profits

Quand David gagne contre Goliath !

C’est une première en France, la justice a rendu raison aux 83 ouvrières turques qui, aidées du syndicat Petrol-Is en Turquie et d’ONG telles qu’ActionAid et Sherpa en France, s’étaient portées partie civile pour dénoncer les manquements du groupe Yves Rocher dans son devoir de vigilance quant au respect des droits fondamentaux des salariés qui travaillaient dans sa filiale turque Kosan Kozmetik.

En 2018, 130 ouvrières turques ont été licenciées parce qu’elles avaient décidé de se syndiquer pour se battre contre des conditions de travail inacceptables et inhumaines, mais également pour obtenir des augmentations de salaire. Elles refusaient les humiliations, les différences de salaire de l’ordre de 20 % entre les femmes et les hommes, le harcèlement sexuel systémique, l’absence de protection et de prévention dans les processus de production pour protéger leur santé.

Pendant un an, ces ouvrières se sont battues, occupant le devant de leur usine pour exiger leur réintégration malgré la pluie, la neige ou la canicule. Elles avaient été licenciées au titre de l’article 25-2 du Code du travail turc qui, comme pour les terroristes, les inscrivaient sur une liste noire les empêchant de retrouver du travail. Elles sont venues jusqu’au siège social d’Yves Rocher pour demander des comptes et ont vécu pendant un an grâce à la solidarité des riverains, des travailleurs, mais également grâce à une solidarité internationale organisée par leur syndicat.

Elles n’ont pas été réintégrées, mais certaines, prises à la gorge par l’absence de revenus, ont été obligées de signer un protocole avec Yves Rocher, ce qui leur a permis d’effacer le sceau de la honte lié à l’article 25-2, avec une compensation dérisoire face à inflation et au coût de la vie à Gebze, la banlieue ouvrière d’Istanbul où se situe l’usine où elles travaillaient.

Elles sont venues en France, au tribunal de Paris, témoigner de ce qu’elles avaient vécu pendant des années dans cette usine. Elles exigeaient la reconnaissance de la responsabilité du groupe. La justice a tranché et fait payer au groupe 48 000 euros à six anciennes salariés et 40 000 euros à Petrol-Is. Mais nous sommes loin du compte : ce jugement ne fixe un dédommagement que pour très peu de salariées, sous prétexte que les autres avaient signé un protocole de transaction. Un tel jugement, s’il reconnaît pour une fois la responsabilité d’un groupe dans le comportement de ses filiales hors du pays, fixe des compensations qui ne sont qu’une goutte d’eau dans les profits engrangés grâce, justement, aux conditions de travail déplorables imposées. De tels montants, s’ils constituent une reconnaissance pour les intéressées, ne sont en rien dissuasifs, ce qui renforce l’impunité de ces sociétés qui se permettent de traiter des travailleurs d’autres pays comme des quantités négligeables, dont la vie n’a aucune valeur.

Régine Tournier