
Dans un contexte économique incertain et morose, marqué par la concurrence accrue de la Chine, les capitalistes sont à la recherche de nouveaux secteurs pour rebooster l’accumulation. Leur nouvelle poule aux œufs d’or est l’intelligence artificielle, notamment aux États-Unis.
Des centaines de milliards de dollars affluent de la finance vers les entreprises de la tech. Les « Sept Magnifiques » (Alphabet, Amazon, Meta, Apple, Microsoft, Tesla, NVidia) sont valorisées à 20 000 milliards de dollars et représentent à elles seules près d’un tiers du S&P 500 (indice boursier américain qui regroupe 500 grandes entreprises). OpenAI, la start-up à l’origine de ChatGPT, est valorisé à 500 milliards de dollars, pour un chiffre d’affaires de seulement 20 milliards. La manne qui afflue est investie dans les outils de production de l’IA, notamment les centres de données, qui entraînent derrière eux d’immenses marchés : des puces électroniques à la construction des bâtiments nécessaires, jusqu’à l’énergie électrique dont ils sont friands. Dans son discours sur l’état de l’Union, le 24 février, Trump a d’ailleurs incité les géants de la tech à construire leurs propres centrales, de peur qu’ils entrainent une nouvelle flambée des prix… et de la colère. La frénésie est d’autant plus forte qu’elle est renforcée par la peur d’être dépassés par les concurrents (parmi lesquels le Chinois Deepseek).
L’IA a un potentiel de débouchés importants, à commencer du côté des patrons qui rêvent d’usines sans ouvriers. Les capitalistes sont toujours en quête de gains de productivité pour maintenir leurs profits au plus haut niveau possible. Des dizaines de milliers de licenciements liés à l’IA ont déjà eu lieu ou ont été annoncés. Pourtant, la transformation à une large échelle des processus de production pour s’adapter fiablement à l’IA prendront sans doute du temps. De plus en plus de patrons qui ont licencié trop précipitamment doivent maintenant faire machine arrière. Certains patrons utilisent aussi l’IA comme prétexte à des licenciements qui n’ont d’autre motif que de reporter la charge sur d’autres salariés. L’horizon des débouchés solvables pour l’IA reste sans doute plus loin qu’espéré.
C’est un phénomène récurrent dans l’économie capitaliste : les chemins de fer au XIXe siècle ou Internet à la fin du XXe sont nés dans un contexte de frénésie d’investissements et d’envolées spéculatives. L’explosion de la bulle sélectionne à l’arrivée les entreprises les plus robustes. Comme le résumait cyniquement Warren Buffett : « C’est quand la mer se retire qu’on voit ceux qui se baignent nus. »
En tout cas, que l’IA permette les gains de productivité espérés (avec les licenciements à la clé) ou que les financiers paniquent et retirent massivement leurs billes en voyant la disproportion entre les investissements réalisés et les débouchés solvables réels (provoquant un effondrement de la production), les travailleurs risquent d’être les premières victimes de la logique du profit artificiel.
Robin Klimt