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Moyen-Orient : guerre, pétrole et crise économique

Détroit d’Ormuz, image satellite. Source : wikipedia

Si Trump et les dirigeants américains avaient fait le pari d’obtenir rapidement la chute du régime iranien, ou l’allégeance de ceux qui demeurent une fois le régime décapité, il est perdu. Près d’un mois après le déclenchement de la guerre et la mort des principales figures du régime dans les frappes conjointes israélo-américaines, force est de constater que le régime tient, sous la houlette des gardiens de la révolution. Véritable État dans l’État, tout à la fois police, armée et puissance financière, ceux-ci fournissent aussi les principaux dirigeants du régime – l’ayatollah Khamenei en était issu, avant d’être intronisé ayatollah, fonction suprême oblige, ainsi que celui qui est désormais présenté comme l’interlocuteur privilégié, l’actuel président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf.

Fébrilité des dirigeants américains

Après avoir lancé un ultimatum à l’Iran, lui demandant de débloquer le détroit d’Ormuz dans les quarante-huit heures, Trump l’a repoussé de cinq jours : « On va leur laisser cinq jours et, si ça se passe bien, on scellera un accord. Sinon, on continuera à bombarder à tout-va », a-t-il déclaré. Trump menace même d’une intervention au sol, et des troupes sont en chemin à cette fin.
Le blocage du détroit d’Ormuz paralyse un cinquième du trafic pétrolier mondial et coupe les pays asiatiques de leur principale source d’approvisionnement en hydrocarbures. Après avoir annoncé le 25 mars que des négociations avec l’Iran sont en passe d’aboutir, Trump a annoncé un plan de paix (un de plus) transmis à l’Iran par le Pakistan : les dirigeants iraniens nient toute négociation, mais, de fait, ont annoncé la réouverture partielle du détroit d’Ormuz et le Pakistan a confirmé servir d’intermédiaire.

Mais il est vrai qu’il est hasardeux de se fier aux déclarations de Trump. Les bombardements de juin dernier, de même que le début de la guerre actuelle, ont eu lieu en pleines négociations dont le président américain expliquait qu’elles avançaient à grands pas. Difficile, donc, de faire la part entre comportement erratique et discours d’intoxication. Mais les propos de Trump sont empreints de fébrilité et, aussi surprenant que cela paraisse, il semble bien que les dirigeants des États-Unis n’avaient pas prévu le blocage du détroit d’Ormuz.

Le spectre d’une crise économique mondiale

Ce blocage a déjà provoqué une flambée des prix du pétrole qui s’est immédiatement traduite à la pompe partout dans le monde. Mais les répercussions risquent fort d’ébranler très vite tous les circuits de production : une paralysie des approvisionnements en gaz et pétrole des pays asiatiques, dont 80 % passent par le détroit d’Ormuz, provoquerait rapidement des ruptures de livraison de pièces indispensables à l’industrie des autres pays et il ne faudrait pas longtemps pour que, de proche en proche, la crise se propage à l’ensemble de la planète. Rien que la hausse actuelle des prix du pétrole et du gaz se traduira sans doute par la fermeture de milliers de petites entreprises et, par contrecoup, par des ruptures d’approvisionnement pour l’industrie, des fins de contrats pour la logistique ou les services. Bref, une crise en bonne et due forme, avec des prix à la consommation qui flambent et des licenciements par milliers.

Spéculations ? En tout cas, le gouvernement français semble s’y attendre et est déjà intervenu auprès des banques pour qu’elles fournissent des liquidités aux entreprises dont la trésorerie deviendrait défaillante. Et envisage de baisser les taxes sur les produits pétroliers pour les « professionnels » – mais pas pour les particuliers.

Vers un nouvel accroissement de la production militaire

Même si la guerre en Iran devait s’arrêter demain, les conséquences seront durables. Si les combats ont bien montré l’écrasante supériorité militaire des États-Unis et de son gendarme local, Israël, ils en ont aussi révélé les limites. L’Iran a utilisé jusqu’à maintenant des missiles semble-t-il anciens et, surtout, des drones dont la fabrication est relativement rapide et dont le prix unitaire est de l’ordre de dix mille dollars, quand les missiles qui les interceptent prennent plus d’un an à être fabriqués et ont un coût unitaire de l’ordre du million de dollar. Les défenses israélienne, américaine ou française (car l’impérialisme français intervient bel et bien, par le biais de ses accords de défense avec les pays arabes du Golfe) sont ainsi saturées : Le Monde publiait le 21 mars un article intitulé « “Une guerre des stocks” : le coût de plus en plus insoutenable en munitions du conflit en Iran » qui explique que les munitions risquent rapidement de manquer. On apprenait le 26 mars que les responsables militaires américains envisagent de réattribuer à la guerre contre l’Iran les munitions destinées à l’Ukraine, le gouvernement américain ayant d’ailleurs signifié au Congrès la réaffectation à cette guerre d’une partie des crédits attribués à l’Ukraine. Ainsi, même si la guerre actuelle devait se terminer rapidement, on peut prédire sans crainte de se tromper que la réponse des États impérialistes ne sera pas d’en finir avec les guerres, mais d’activer la production d’armements en tout genre pour se doter de stocks permettant de tenir longtemps en cas de conflits « de haute intensité », comme ils appellent ces guerres.

Des prix qui flambent, des licenciements par milliers et une réorientation vers une économie ressemblant de plus en plus à une économie de guerre : voilà ce à quoi il faut s’attendre de la part des dirigeants de la bourgeoisie, quand bien même on n’irait pas vers une guerre généralisée.

Le risque des dérapages incontrôlés

En décidant la guerre contre l’Iran, les États-Unis ont enclenché un engrenage. Netanyahou s’y est immédiatement engouffré pour poursuivre les objectifs propres de l’État sioniste engagé dans une guerre tous azimuts pour se constituer un glacis : en chassant la population des territoires qui entourent immédiatement Israël au nord (territoires pris sur la Syrie et le Liban), en accélérant la colonisation brutale, meurtrière des terres de Cisjordanie, en continuant à rendre impossible toute vie à Gaza pour obtenir le départ complet des territoires occupés de leur population, pour une part déjà constituée de réfugiés d’un précédent exode forcé, Israël disposerait ainsi d’une vaste zone sans population, mais militarisée, au nord, désertique au sud et, à l’est, d’une zone contrôlée par le régime autoritaire jordanien. Un camp retranché « sécurisé ».

Les bombardements sur le Liban ne font pas l’affaire de l’impérialisme français qui a élevé des protestations plaintives, « exhortant » Netanyahou de ne pas occuper le sud du Liban jusqu’au fleuve Litani, comme annoncé par plusieurs ministres israéliens. Netanyahou a vraisemblablement agi seul, sans le feu vert des États-Unis, mais ces derniers laissent leur gendarme local organiser sa sécurité comme il l’entend. En revanche, le bombardement par les avions israéliens de la partie iranienne d’un immense site gazier va à l’encontre de la politique américaine. Surtout après la riposte de l’Iran, qui a bombardé en retour la partie qatarie du site gazier. Trump a condamné les bombardements iraniens et israéliens sur de tels sites. Il avait aussi ravalé ses menaces de bombarder les installations énergétiques iraniennes par crainte des représailles. C’est que, à la différence de Netanyahou, Trump est comptable de la marche de l’économie mondiale et, pour peu que les dégâts occasionnés soient sévères, les conséquences sur l’approvisionnement en gaz seraient durables.

Des luttes à venir dans lesquelles les révolutionnaires pourraient être le grain de sable de la mécanique impérialiste

Le militarisme ne fait pas bon ménage avec les droits démocratiques. Les organisations de la classe ouvrière risquent d’en faire les frais, et tous les travailleurs avec car, à travers les droits syndicaux, ce sont eux qui seront visés. Une situation qui se traduit déjà dans les entreprises.

L’État commence déjà à se comporter en planificateur de la production industrielle, réaffectant telle usine ou telle partie d’une usine, à la production militaire : c’est ainsi que les travailleurs de Renault Cléon ont appris le 19 janvier dernier que leur usine allait produire des moteurs pour drones kamikazes. Des travailleurs qui, comme l’a dit l’un d’eux à Reporterre, n’en ont pas forcément envie : « C’est vrai que ça fait peur. Si un jour il y a une guerre, on sera les premiers bombardés. » Mais qui dit production militaire, dit secteurs encadrés par une législation particulière où les militants syndicaux doivent montrer patte blanche, y compris les délégués dont les droits sont plus encadrés qu’ailleurs. Avec des mutations ou licenciements prévisibles pour certains.

Cela étant, il s’agit d’évolutions prévisibles « toutes choses restant égales par ailleurs », comme on dit. Pour le dire autrement, c’est ce qui risque de se passer en l’absence de réactions de la classe ouvrière. Car, si les dirigeants impérialistes peuvent s’adonner au jeu de presse-bouton guerrier et se préparer à davantage de « conflits de haute intensité », c’est en l’absence de réactions de la classe ouvrière.

En 1933, le choix de porter les nazis au pouvoir en Allemagne traduisait une marche « inéluctable » à la guerre. Inéluctable ? La révolution espagnole de 1936 et la grève générale en France à la même date ont grippé les mécanismes impérialistes. Malheureusement, leur échec les a « dégrippés » et a laissé les mains libres aux dirigeants impérialistes.

Mais le pire n’est heureusement jamais certain. Les dirigeants impérialistes jouent avec les allumettes, au risque de mettre le feu à la planète. Si les révoltes populaires les inquiètent, seule une mobilisation de la classe ouvrière – parce que, sans elle, aucune production ne peut voir le jour – peut arrêter leurs jeux dangereux. Et les conséquences de la politique impérialiste sur la vie quotidienne seront à l’origine de conflits. Il appartiendra aux révolutionnaires dans leur ensemble d’empêcher les appareils réformistes d’entraîner les bagarres sur des voies de garage et anesthésier ainsi la classe ouvrière. Il est de plus en plus urgent de constituer un pôle en situation de proposer une politique offensive aux travailleurs.

Jean-Jacques Franquier