
Alors que la finale a rendu son verdict dans cette Coupe du monde 2026, avec une deuxième victoire très logique et méritée pour la sélection espagnole, c’est l’occasion de revenir sur certaines considérations qui, comme tous les quatre ans, ont accompagné la compétition.
Le football, sport populaire par excellence, génère toujours autour de lui des passions politiques. On peut par exemple largement se réjouir que la FIFA ait été particulièrement ciblée par les critiques lors de cette édition… Il faut dire que son président, Gianni Infantino, y a mis du sien, cédant à tous les caprices de l’administration américaine. Un des meilleurs arbitres africains renvoyé chez lui parce que somalien ? On ferme les yeux… L’équipe iranienne forcée de résider au Mexique ? Pas grave… La suspension automatique du meilleur joueur états-unien annulée ? Ça passe ! Le tout saupoudré de la désormais habituelle brutalité de Trump et de ses sbires dans la manière de faire. Une originalité dans la forme, car sur le fond, il faut bien dire que les États-Unis sont très loin d’être le premier pays organisateur avantagé par l’organisation de la compétition ou l’arbitrage.
Cependant, ceux qui attendraient un autre comportement d’une officine comme la FIFA, symbole de l’affairisme mafieux de toutes les instances internationales (sportives ou non), seraient bien naïfs. La FIFA met au grand jour ce que sont les pratiques d’organismes internationaux censés régenter ou organiser le capitalisme : lobbying, corruption, favoritisme, réseautage, etc. Rien de mieux, en termes de pratiques, que l’ONU (le « repaire de brigands ») ou l’OMC, mais rien de tellement pire non plus…
Ainsi, si l’on peut dire que l’hypocrisie n’est pas l’apanage de la FIFA, certaines innovations sportivo-commerciales auront particulièrement retenu l’attention lors de ce Mondial. L’instauration des quart-temps (comme dans les autres sports états-uniens, basket, ou football américain) aura pris prétexte du réchauffement climatique : va pour la « pause fraîcheur » et son lot de publicités ! Avant le comble de la duplicité : le rallongement de la mi-temps de la finale pour permettre selon la FIFA « une initiative visant à recueillir 100 millions de dollars américains afin d’élargir l’accès à une éducation de qualité et à des possibilités de jouer au football pour les enfants du monde entier », c’est-à-dire un concert avec Justin Bieber et Shakira, entre autres stars, ici pour la bonne cause, cela va sans dire !
Le constat sur l’élargissement du format à 48 équipes est plus nuancé : il visait évidemment à maximiser le nombre de matchs et de revenus afférents (104 contre 64 rencontres jusque-là). Mais les nouveaux venus, parfois en tenant leur rang sportivement, ont contribué à renforcer le caractère universel et festif de la Coupe du monde, malgré les comptes d’apothicaire d’Infantino. Les très bons parcours d’équipes novices à ce niveau comme le Cap-Vert ou la Bosnie-Herzégovine en attestent, malgré les grommèlements de certains spécialistes se cramponnant à la prétendue excellence de la compétition. En réalité, les formats n’ont eu de cesse d’évoluer depuis 100 ans, avec une constante, l’élargissement à plus d’équipes et à plus de régions du monde (et donc, aussi, à plus de marchés).
L’accès pour plus de pays (pauvres : Curaçao, Haïti, Jordanie, etc.) à cette grande fête du sport ne peut être condamné que par des esprits suspects… Et ils se sont largement exprimés depuis mi-juin. Non seulement sur le terrain de l’élitisme, mais aussi par l’expression d’un racisme débridé, visant plus particulièrement l’équipe de France. Les vannes nauséabondes se sont-elles ouvertes plus largement du fait du racisme à peine voilé du gouvernement états-unien ? Cette décomplexion généralisée a en tout cas permis à une sénatrice paraguayenne, à d’anciens joueurs (Chilavert, Schveinsteiger) et même à l’ancien Premier ministre espagnol Rajoy de faire étalage de leur racisme…
Souvent en cause, le nombre de joueurs noirs et/ou leurs caractéristiques « naturelles ». L’équipe de France et son multiculturalisme, d’une certaine manière revendiqué, a donc été la cible de ces attaques. Longtemps favoris de la compétition, ces bleus trop noirs ou arabes pour l’extrême droite (y compris française) ont su répondre sur le terrain et en dehors (voir encadré). Ce qui a rendu parfaitement incongrus les commentaires racistes, c’est aussi le constat que le multiculturalisme n’est plus la spécialité des anciens empires coloniaux français, anglais ou portugais… Le capitalisme mondialisé et la misère qu’il sème partout sur la planète sont aussi générateurs de migrations et de métissages, qui se retrouvent finalement dans les sélections sportives. Depuis quelques années, les équipes d’Allemagne, d’Espagne, de Suède ou du Japon l’admettent davantage, avec un certain succès sportif !
Si bien qu’on a pu, au-delà des scandales évoqués, parler d’une « Coupe du monde de la diaspora ». Car, produits des empires coloniaux et des règles d’obtention de nationalité, bien des joueurs n’étaient pas nés, voire n’avaient pas grandi sous les latitudes du pays dont ils portaient les couleurs. Ce sont par exemple 99 joueurs nés en France qui ont pris part à cette Coupe du monde (quatre équipes !), ces joueurs binationaux choisissant le « pays de leurs parents » (Algérie, République démocratique du Congo, Tunisie, etc.) une fois l’horizon bouché en équipe de France : l’injustice coloniale jusqu’au bout ! Toutefois, c’est le concept même de nationalité sportive, voire de nationalité tout court, qui prend du plomb dans l’aile devant de telles réalités politiques et migratoires…
Malgré tout, le succès populaire de la Coupe du monde 2026 (comme de ses devancières) n’aura pas été démenti. Malgré les défaites de la France lors de ces deux derniers matchs contre l’Espagne et l’Angleterre. Qu’il s’agisse des audiences des chaînes télé, du succès de fréquentation des fan-zones dans toutes les grandes villes, de l’agitation médiatique autour du parcours de l’équipe de France, une Coupe du monde, c’est le moment où tout le monde (au-delà des spécialistes et des passionnés) se prend à ce qui reste un jeu. Le football reste le sport le plus pratiqué à travers le monde et dans des pays comme la France, celui pratiqué en masse par les travailleurs et dans les quartiers populaires. Alors si l’étalage de pratiques de bandits aux plus hauts niveaux, de profits mirifiques et de chauvinisme est toujours désagréable, on trouve au moins autant de manifestations de fraternité et de rencontres entre les peuples pendant une Coupe du monde. Si l’affairisme et le capitalisme sont au cœur du jeu, on trouve au moins autant de critiques acerbes et moqueuses de la FIFA. Si le racisme s’invite, il est de plus en plus combattu immédiatement par les joueurs eux-mêmes. Bien sûr, on adorerait que de telles mobilisations populaires à travers le monde se donnent des objectifs plus révolutionnaires que de suivre une compétition sportive, mais qui sait, on en verra peut-être un jour un avant-goût ?
Philippe Cavéglia
Kylian Mbappé, de la tête aux pieds
Le capitaine de l’équipe de France est devenu lors de cette Coupe du monde tour à tour, meilleur buteur de l’histoire de l’équipe de France, meilleur buteur des deux dernières Coupes du monde et meilleur buteur de l’histoire en Coupe du monde… Il a ajouté à ce palmarès quelques coups francs contre des « élites politiques » comme cette sénatrice paraguayenne raciste. Des « contre » aussi à l’utilisation de son image pour promouvoir les paris sportifs ou la malbouffe, en faisant références à leurs ravages dans les quartiers populaires. On se souvient de son appel au calme, mais avec mention des raisons de la colère, lors des émeutes suivant la mort de Nahel, même si c’était sur un mode très républicain. Oui, on peut être footballeur et ouvrir sa gueule à bon escient, se saisir de la médiatisation d’une telle compétition pour affirmer son hostilité au RN. Restent ses accointances macronistes… Nobody is perfect !