Après l’échec de deux décennies de gestion de la gauche sur le continent, l’extrême droite est arrivée par les urnes au pouvoir en Argentine, au Chili, Équateur, Honduras, Pérou, Salvador, tout récemment en Colombie et au Pérou, et peut-être bientôt au Brésil. Mais les travailleurs et la jeunesse résistent et même parfois plus comme dans ce pays andin enclavé qu’est la Bolivie. L’action militante de milliers de mineurs, des travailleurs des villes, et de paysans indique une autre voie possible.
Une explosion sociale
Il a suffi d’une étincelle – la fin des subventions sur les carburants décrétée par le gouvernement conservateur de Rodrigo Paz – pour qu’un soulèvement de plus de 50 jours embrase les villes et les campagnes de ce pays de plus de 12 millions d’habitants. À ses montagnes andines, indiennes et pourvues de richesses minières, dont le lithium essentiel pour l’industrie mondiale, s’oppose une plaine destinée aux exportations de produits agricoles et de gaz, accaparées par une bourgeoisie d’origine européenne. Le pays est riche, inégalitaire avec de fortes traditions combatives dans les mines et les campagnes et une bourgeoisie peu partageuse : un cocktail explosif dont l’actuel gouvernement n’a pas mesuré l’instabilité, ni d’ailleurs son cabinet de conseil, qui épaule aussi les présidents d’Argentine et du Honduras.
Les grèves touchant 20 % du secteur minier et le Magisterio urbain (le corps des enseignants) se sont complétés des actions des militants paysans (en lutte contre le décret 1720 qui libéralise l’accès à la terre) et des travailleurs du secteur informel sans contrats (80 % des travailleurs) et surtout plus d’une centaine de blocages de routes. Le mouvement est encadré par la Centrale ouvrière de Bolivie (COB) qui organise trois millions de syndiqués (dont les comités de quartiers et les collectifs paysans), il est stimulé par des assemblées ouvertes (cabildos). Ce bloc social organise les deux tiers de la force de travail du pays avec une contradiction décisive. D’un côté, le mouvement affronte l’État et la répression en déjouant des chocs directs à coups de dynamite des mineurs, comme à San Julian où l’organisation des travailleurs a repoussé une attaque de 3 000 policiers et de milices d’extrême droite, et aussi en empêchant l’action de la police des frontières. De l’autre, la base syndicale et les assemblées ne contrôlent pas la nouvelle direction de la COB élue fin 2025.
Le problème de la direction du mouvement
La bourgeoisie bolivienne s’impatiente : son pouvoir est contesté mais surtout elle a peu de prise sur la situation. Ses décisions ne sont pas appliquées, l’armée est publiquement divisée. Heureusement pour elle, la COB lui offre une solution de sortie avec un accord surprise. Immédiatement accepté par le président Paz, et immédiatement critiqué par la bourgeoisie bolivienne… et la base du mouvement. L’accord prévoit la fin des accords avec le Fonds monétaire international, les retraites à 100 % du salaire, des conventions collectives, des primes et un festival des promesses pour faire cesser la mobilisation. Ce n’est pas la répression qui fait lever les blocages mais la COB. Les causes de l’explosion sont toujours là, et pas sûr que les centaines de milliers de militants de la mobilisation se laissent faire. Mais pour cela, ce sera à la base de décider.
Tristan Katz